Le 31 mai dernier, un attentat à Kaboul a fait plus de 150 morts, dans « la zone verte », le quartier très sécurisé des ambassades et des ministères. Ce fut un des attentats les plus meurtriers et spectaculaires de ces dernières années à Kaboul. Mais l’Afghanistan en a connu des centaines d’autres dans un contexte de guerre civile internationalisée depuis des décennies. Pas de victimes occidentales lors de ce dernier carnage mais des dizaines de familles afghanes éplorées. Comme dans tous les pays de l’Orient où les attaques terroristes se sont banalisées depuis des années ou des décennies, les victimes sont très majoritairement les populations locales et des musulmans.

Les médias oublient ces victimes un peu plus vite que celles des attentats dans les métropoles occidentales. Si les stigmates sur les corps et les esprits des victimes et de leurs familles sont les mêmes partout, les contextes nationaux dans lesquels ces évènements s’inscrivent sont eux fort différents. Les violences terroristes sont indissociables des conflits armés et des multiples fractures sociales, identitaires et religieuses en Afghanistan, en Syrie, en Irak, au Yémen. La permanence de la violence défigure toute cette partie du monde. Sans perspective d’amélioration en vue.

Un avenir incertain entre « Africanistan » et « émergence »

Observant le monde depuis l’Afrique de l’Ouest, l’Afghanistan, la Syrie, l’Irak ou le Yémen peuvent apparaître comme des contrées lointaines dont nous pourrions, à première vue, nous désintéresser. En réalité, nous devrions nous pencher avec attention sur les contours actuels et sur les origines historiques de l’insécurité, de l’instabilité, de la violence et des divisions multiples dans cette partie du monde parce que nous avons en commun une caractéristique essentielle : la faiblesse et la vulnérabilité de nos Etats et de nos nations.

Les Africains devraient considérer comme objectif absolu de ne pas créer aujourd’hui, en commettant de graves erreurs dans la hiérarchisation de leurs priorités et dans l’allocation de leurs ressources humaines et matérielles rares, les conditions pour que les prochaines générations d’Africains vivent un cauchemar semblable à celui des femmes, des hommes et des enfants des pays meurtris du Moyen-Orient et de l’Asie centrale aujourd’hui.

Nous avons en commun une caractéristique essentielle : la faiblesse et la vulnérabilité de nos Etats et de nos nations

La violence n’a évidemment pas attendu le terrorisme pour se manifester en Afrique. Elle y est déjà trop présente. Ses formes, son ampleur, sa récurrence sont tragiques dans des lieux que nous connaissons tous : en République démocratique du Congo, en République centrafricaine, en Somalie, au Soudan, au Soudan du Sud, au Nigeria. Le Liberia, la Sierra Leone, la Côte d’Ivoire ont aussi fait l’expérience de conflits violents et prolongés. Depuis 2011, la Libye puis le Mali ont à leur tour basculé dans une insécurité permanente, débordant régulièrement dans les autres pays du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest.

Des auteurs français ont évoqué le spectre du « Sahelistan » (le journaliste Samuel Laurent) et même celui de l’ « Africanistan » (l’économiste Serge Michaïlof) en faisant le parallèle entre la situation de vastes régions africaines aujourd’hui et les dynamiques qui ont conduit au fil du temps à l’insécurité permanente dans un pays comme l’Afghanistan. Nous pourrions nous contenter de dénoncer et de vouer aux gémonies ces oiseaux de mauvais augure qui parlent de déliquescence de nos pays alors même que nos chefs d’Etat ne parlent que d’émergence économique.

Nous pouvons aussi choisir, plus sagement, de regarder les réalités politiques et sécuritaires actuelles en face

Nous pouvons aussi choisir, plus sagement, de regarder les réalités politiques et sécuritaires actuelles en face et de prendre le temps de la réflexion plutôt que d’invectiver ceux qui pensent l’avenir de nos pays à notre place. Ces derniers savent que les évolutions africaines affecteront significativement l’avenir de leurs propres sociétés, sur le continent européen voisin en particulier. Et ils ont donc raison de s’inquiéter de l’avenir de l’Afrique et d’explorer les moyens de l’influencer dans le sens qui protégerait le mieux leurs propres intérêts sécuritaires mais aussi économiques.

Mener aussi la guerre à l’inculture, à la corruption et au cynisme organisés

Le choix d’une attitude de sagesse et de responsabilité nous ferait remarquer que dans les pays africains déjà marqués par une insécurité grave ou récurrente, de nouvelles formes de violence sont venues se greffer ces dernières années aux conflits anciens et surtout à une incroyable fragilité des Etats. Elle nous ferait admettre que la situation pourrait bien être pire dans les prochaines années si une partie trop importante des élites dirigeantes continuent à s’occuper en priorité de leur prospérité personnelle, quitte à dépouiller davantage des Etats déjà mal en point, ou à rechercher des solutions faciles – qui n’existent pas – devant l’ampleur des défis.

Ce que nous devons absolument éviter en priorité en Afrique, c’est l’élargissement des parties du continent où s’est déjà installée la violence massive ou récurrente. C’est l’élargissement des espaces abandonnés aux idéologues de toutes les formes d’intolérance. Ce que nous devons éviter, c’est de créer aujourd’hui les conditions d’une militarisation excessive de nos pays, y compris ceux qui sont encore paisibles, parce que nous nous croirions obligés de nous associer, en reprenant les mêmes incantations et sans aucune nuance, à une guerre globale contre le terrorisme.

Ce que nous devons éviter, c’est de créer aujourd’hui les conditions d’une militarisation excessive de nos pays

Regardons avec attention comment s’est formé dans les parties qui sont aujourd’hui les plus tourmentées de notre planète l’engrenage de la non construction des Etats, des conflits locaux de basse intensité mal gérés, des interventions militaires extérieures irresponsables, de la décomposition des Etats et du délitement des sociétés progressivement divisées par des formes variées d’intolérance et de violence. Regardons la situation de chacune des régions du monde telle qu’elle est aujourd’hui, interrogeons leur histoire, et prenons le temps de réfléchir aux dynamiques qui ont pris forme aux quatre coins de notre continent.

Nous devons en Afrique certes lutter contre les groupes et les individus qui recourent au terrorisme, sous toutes ses formes, mais nous ferions mieux de mettre au moins la même énergie et de faire preuve du même enthousiasme à faire la guerre contre l’ignorance et l’inculture organisées, contre la corruption et l’enrichissement illicite sublimés, contre le cynisme des réseaux transnationaux qui vivent de la dissémination des moyens de la violence de masse, contre tous ceux qui oeuvrent consciemment à la déliquescence de nos Etats et de nos nations. Qu’ils soient Africains, Européens, Américains ou Asiatiques.

Préserver nos précieuses ressources humaines des distractions internationales

En donnant l’impression de réduire considérablement l’importance du temps et de l’espace, en fixant notre attention sur des faits divers sans intérêt, en fournissant le prétexte à la présentation de tous nos problèmes nationaux comme étant des menaces « globales » exigeant des réponses internationales, la mondialisation brouille la perception que chaque pays a de la phase dans laquelle elle se trouve dans sa propre trajectoire historique. Elle brouille aussi et surtout la capacité de chaque région du monde à rester focalisée sur ce que devraient être ses priorités à chaque moment de son histoire.

Nous avons le devoir de faire prendre conscience à nos jeunesses pleines d’énergie abreuvées de discours faciles, simplistes et improductifs sur l’impératif de la libération immédiate de l’Afrique de toute domination extérieure, qu’aucune région du monde ne peut être à la fois faible économiquement, militairement, technologiquement et politiquement et prétendre à être « indépendante » sur la scène mondiale.

Ne pas continuer à nourrir, par nos propres errements, le processus d’affaiblissement de nos Etats et d’aliénation culturelle de nos sociétés.

La première condition pour réduire à moyen et long terme la dépendance extérieure est de ne pas continuer à nourrir, par nos propres errements, le processus d’affaiblissement de nos Etats et d’aliénation culturelle de nos sociétés. C’est pour cette raison qu’il est impératif de mobiliser de manière optimale, dans chaque pays et dans chaque région africaine, les ressources humaines les plus compétentes et les plus volontaires existantes et de créer les conditions d’une expansion rapide de ces dernières par un investissement massif et soutenu dans l’éducation sous toutes ses formes.

Le drame actuel est que nous laissons constamment distraire le temps précieux des femmes et des hommes les plus outillés pour transformer notre présent et notre avenir par une multitude de sollicitations « internationales ». L’Afrique de l’Ouest et du Centre sahélienne, parfaite illustration de ce propos, est aujourd’hui cernée de toutes parts par une armada internationale de militaires, de consultants, d’entrepreneurs de sécurité privée, d’experts en développement, de travailleurs humanitaires… pour la plupart animés de louables intentions mais qui contribuent à affaiblir encore davantage les Etats en les déresponsabilisant et en empêchant les nécessaires transformations politiques et sociales internes.

Au Mali comme dans tous les pays de la région, il n’y aura pourtant aucune amélioration sensible des perspectives de sécurité et de paix sans changements radicaux dans le fonctionnement politique, administratif et économique de l’Etat

La nouvelle économie générée par la crise et l’insécurité fournit de confortables emplois et avantages pour les fonctionnaires et experts internationaux de tous ordres. Mais aussi des opportunités et des revenus sensiblement supérieurs aux standards locaux pour une bonne partie des ressources humaines les mieux formées et les plus dynamiques dans un pays comme le Mali. Recrutés dans des organisations non gouvernementales internationales, dans des projets autonomes financés par les donateurs, dans la mission onusienne de maintien de la paix et dans toutes les autres structures internationales censées aider le Mali à sortir de la crise, ces hommes et ces femmes sont autant de ressources humaines locales qui ne pourront pas régénérer de l’intérieur les administrations publiques sclérosées de leur pays.

Cultiver l’intelligence collective de nos sociétés

Au Mali comme dans tous les pays de la région, il n’y aura pourtant aucune amélioration sensible des perspectives de sécurité et de paix sans changements radicaux dans le fonctionnement politique, administratif et économique de l’Etat et sans renforcement massif des ressources humaines oeuvrant chaque jour au sein des ministères et de tous les démembrements de la puissance publique. Toutes les études sérieuses sur le Mali montrent à quel point la multiplication des points de tension et le délitement de la cohésion sociale, en particulier au nord et au centre, sont directement liés à l’absence d’un Etat organisé, juste, bienveillant et capable d’agir. Les résultats ne seraient pas bien différents dans les autres pays du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest et du Centre.

Il faut aujourd’hui se donner comme objectif primordial celui de faire des sociétés ouest-africaines des sociétés intelligentes, dans le sens de sociétés qui investissent dans la compréhension de leurs réalités, de celles de leur voisinage et de celles du monde pour protéger au mieux leurs intérêts vitaux. Des sociétés qui valorisent la modération dans la poursuite des intérêts particuliers par un sens aigu de l’intérêt général. Des sociétés qui célèbrent la diversité des cultures, des croyances et des opinions. Des sociétés qui promeuvent la mise à profit de tous les savoirs et de tous les savoir-faire pour améliorer la vie des populations actuelles sans hypothéquer celle des prochaines générations. Des sociétés qui veulent conserver une capacité minimale d’influencer leur avenir.

Nous voyons tous les jours les preuves que le développement matériel et technique des sociétés ne les rend pas plus intelligentes et plus sereines

Nous avons l’avantage, parce que nous sommes pauvres et faibles, de voir ce que donne l’ambition de la puissance et de la domination. Nous voyons tous les jours les preuves que le développement matériel et technique des sociétés ne les rend pas plus intelligentes et plus sereines. Dans les pays riches et puissants, la peur de l’insécurité, du chômage, du déclassement, de la perte des privilèges économiques et sociaux longtemps considérés comme acquis alimente les frustrations, le racisme, la xénophobie, les dépressions et les formes les plus avancées de la bêtise humaine. Celle dont nous sommes tous capables quand nous refusons de réfléchir.

Notre priorité en Afrique de l’Ouest et dans les autres régions du continent africain, quelles que soient les obsessions, les pressions, les injonctions, les distractions des réseaux dominants du monde actuel, devrait rester la construction d’Etats structurés et efficaces et de sociétés civiles cultivées. L’ambition de l’intelligence collective doit se traduire concrètement par une priorité absolue accordée à la formation des esprits par l’éducation et par la culture. Il n’y a rien de plus important. Ce n’est pas parce que nous sommes pauvres, faibles et dépendants que nous devons renoncer à valoriser, à cultiver et à développer l’intelligence collective de nos sociétés.

Gilles Olakounlé Yabi

NB: Economiste et analyste politique, consultant indépendant, Gilles Olakounlé Yabi est le président du Comité directeur de WATHI, le laboratoire d’idées citoyen de l’Afrique de l’Ouest. Il a été journaliste et directeur pour l’Afrique de l’Ouest de l’organisation non gouvernementale International Crisis Group.

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