Un écrivain dénonce le blocage des cartes d’identité à l’ONI

Monsieur le président,
Les derniers mots que nous vous avons adressés avant ce jour florissaient dans le jardin chatoyant de la poésie. Ils insistaient sur l’importance de cet art dans le processus de réconciliation. Nous savons que vous nous avez lus. Que vous nous avez compris. Et que vous y réfléchissez. Nous voyons toutes les vagues de problèmes qui balaient le rivage de votre conscience ; ces maîtres chanteurs aux timbres vocaux gutturaux qui font la queue devant vos appartements… nous ne vous en voulons point. Et pour être franc, nous ne vous envions guère. Nous considérons le poste de présidence de la République comme une corvée ! Une geôle ! Toutefois, nous vous tirons notre chapeau. Ce n’est jamais chose facile. Mais, nous savons que vous vous en sortirez. De toutes les façons, vous n’avez pas d’autres choix. Vous avez promis, certainement à votre mère (Que Dieu la garde auprès de lui !), de conduire le pays à bon port quand vous serez aux affaires. Vous êtes sur la bonne voie même si quelques points restent encore obscurs.

Hui, les lettres que nous vous envoyons ne sont sûrement pas un bouquet de vers. Elles ne portent peut-être pas le charme flamboyant de la poésie dont parlait la précédente épître. Elles ne portent pas la beauté du rêve poétique ! Elles portent la bonté de la trêve de la laideur. Hui, nos lettres portent le couvert de la déception. Un véritable sombrero ! Voyez vous-même comme elles dégoûtent et dégouttent ! Elles sont trempées dans le fleuve noir ayant pris ses quartiers dans notre cœur.

Excellence, il y a de cela quelques mois, nous adressions une lettre au ministre de l’intérieur. Nous lui faisions cas du « refus » de l’Office National d’Identification de nous livrer la Carte Nationale d’Identité. Vous savez combien ce bout de papier est important pour certaines opérations. Vous savez ! Bien sûr ! On nous fait tourner en rond. La carte est disponible mais les agents ne savent pas où elle se trouve. Quel manque de professionnalisme ! Figurez-vous que lors d’un de nos innombrables tours au siège de l’ONI de la commune du Plateau à quelques encablures des Tours Administratives, une femme venait retirer la carte de son fils. L’agent qui l’avait appelé lui avait demandé de préparer la coquette somme de cinquante mille francs (50 000 F CFA). Heureusement que nous étions dans les parages pour lui dire ce qu’il y avait à faire… Ce ne sont pas nos oignons, mais s’il faut payer, que l’on nous le dise clairement. Nous ne rechignerons guère à verser aussi cinquante mille francs si cela peut nous rendre notre identité. Car c’est de cela qu’il s’agit : notre identité.

Excellence, on nous tourne en dérision lorsque nous décidons de prendre la plume. On nous allume avec une enclume ! Pour certains, c’est une perte de temps que d’accorder la primauté à l’écriture. Au fond, les petites gens qui pensent ainsi n’ont pas totalement tort. Dans notre pays, contrairement à certains Etats comme le Sénégal, les hommes de lettres n’ont aucun poids, aucune subvention, alors que les écrivains sénégalais bénéficient de centaines de millions par an. L’on pourrait nous rétorquer que l’initiateur, Cedar Senghor, était un écrivain. Cela est juste. Chez nous, nous n’avons pas eu de président écrivain. (Nous considérons le président Laurent Gbagbo comme un historien.) Cependant, la plus part des ministres de la culture au pays des ivoires sont écrivains. Bernrad Dadié, Bernard Zadi Zaourou, Maurice Bandaman… ces trois à eux seuls pèsent lourds dans la balance littéraire de l’Afrique. Mais pourquoi, une fois aux affaires, les lettres qui les ont portés sont transportées et transformées en spectacle de désolation ? C’est une question qui me chagrine car je ne trouve pas de réponse satisfaisante…L’association des Ecrivains de Côte d’Ivoire n’a même pas de siège ! Que cela est grave ! Que faire ? La plume est la seule façon pour nous autres de purger toute la mélancolie de notre âme. Et même si l’on ne nous lit pas, nous nous sentons soulagé après avoir laissé couler de l’encre. C’est une catharsis!

Monsieur le président, permettez à ce niveau du texte que l’on descende de sept étages. Souffrez que l’on baisse la politesse en usant d’un lyrisme plus poignant et plus réel. Souffrez que le « Nous » de majesté reste suspendu aux paragraphes précédents. Car il crée, souventes fois, des amalgames. Pour en venir à ce qui me tient en haleine ce jour, j’aimerais vous dire ma grande déception face au fonctionnement claudiquant de l’Office National d’Identification. Pourquoi refuse-t-on de me donner ma pièce ? Serais-je un Bôyôrôdjan ! C’est justement pour ce type d’injustice que vous vous êtes battu. Apparemment, il y a beaucoup à faire encore. Car plus vous avancez, moins nous progressons. Regardez autour de vous, il y a un trop de missionnaires incompétents qui ont besoin que leurs rôles leur soient rappelés. A Yopougon, les agents disent avoir fait une fouille minutieuse. Pareil pour le Plateau. Que dois-je faire, Monsieur le président ? Si et seulement si l’on avait écouté Jean Marie Adiaffi, je ne serais peut-être pas en train de courir après une pièce que des agents ganaches ont dû perdre. N’est-il pas temps de situer les responsabilités ? N’est-il pas temps d’assainir notre administration ? Je ne suis pas seul dans ce cas. De nombreuses personnes perdent des opportunités chaque jour à cause du manque de professionnalisme de quelque fonctionnaire.

Excellence, je ne suis encore qu’à l’étape embryonnaire dans le monde de l’écriture. Je ne suis pas expert dans l’art du maniement de la langue. Vous pourriez donc constater des irrégularités et des maladresses dans ce récit. Je vous prie de recourir à la sagesse de l’indulgence comme vous savez le faire. Si en ma lettre, j’ai commis quelque péché de quelque nature que ce soit, veuillez me pardonner en vous rappelant cette véracité philosophique : « Parfois, le langage trahit la pensée ».

Abdala Koné
Ecrivain-Critique littéraire

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