Les faiblesses des dirigeants expliquent-elles les crises et l’impasse dans laquelle la Côte d’Ivoire se trouve en ce moment? Alassane Ouattara ; Henri Konan Bédié ; Laurent Gbagbo ; Kablan Duncan ; Amadou Gon Coulibaly ; Aboudramane Sangaré ; Affi N’guessan ; Soro Kigbafori Guillaume ; Hamed Bakayoko

Décryptage !

Alassane Ouattara
Auréolé d’une solide réputation intellectuelle et de probité morale, Alassane Ouattara, Président de la République, a convaincu le monde qu’il avait la capacité de diriger un pays dans quelqu’état qu’il soit. Mais le pouvoir use et corrompt. Adulé, apprécié et envié tant sur le plan national qu’international, Ouattara a perdu contact avec la réalité, comme cela arrive trop souvent chez les dirigeants trop applaudis. Il est devenu « autoritaire » et ne pardonne aucune différence de point de vue de la part de ses collaborateurs, ni aucune opposition à ses idées. Il a institué une peur maladive au sein de son équipe telle que le Premier Ministre, les Ministres et membres de son Cabinet tremblent à l’idée de le rencontrer ou de l’affronter. C’est dans cette atmosphère de monarque absolu qu’il prend les plus grandes décisions. Convaincu que tous les Ivoiriens lui sont reconnaissants et redevables, Alassane Ouattara a commis l’une de ses plus grandes fautes politiques: il a taillé seul la Constitution du pays, sans consultation réelle et ouverte aux partis politiques, au pays profond, à toutes les couches sociales. Il a réussi la prouesse qu’aucun Président ni même dictateur n’a encore réussi dans l’Histoire du monde: faire adopter le Projet de Constitution par le Parlement en une seule journée et plus précisément en 6 heures de temps, sans qu’une virgule ne soit retranchée au texte initial et sans qu’une seule question ne soit posée au sujet de la Vice-Présidence, de la non limitation de mandats, de la levée de la limite d’âge aux présidentielles. Nullement ébranlé par le taux de participation médiocre au référendum, Alassane Ouatttara se réjouit avec son « frère » Henri Konan Bédié d’avoir mis à la disposition de la Côte d’Ivoire une Constitution « révolutionnaire » qui pourtant n’a fait que révéler l’ambiguïté de son héritage politique et de ses faiblesses dans la conceptualisation d’une démocratie à bâtir sur les ruines d’un pays déchiré.

[adinserter block= »2″]

Henri Konan Bédié
Guère différent de son « frère », il règne en roitelet sur le PDCI, s’est constitué un faisceau de courtisans et de larbins. Traité comme un co-Président de la République (dans le but de lui acheter sa loyauté), il détruit le PDCI chaque jour qui passe et le rend éligible au musée des souvenirs politiques. Sans aucune vision pour sa jeunesse politique et sans aucun plan de succession, il fait naviguer le parti à vue. En se faisant phagocyter par le régime Ouattara au point de ne plus avoir d’identité en tant que parti, Bédié et le PDCI sont une faiblesse pour la Côte d’Ivoire et n’offrent plus d’alternatives crédibles. A 3 ans d’une hautement improbable et hypothétique alternance du pouvoir avec le RDR, l’on ne connaît toujours pas qui du PDCI est pressenti pour porter le change.

Laurent Gbagbo
Venu avec des idées saines qui ont guidé son cheminement vers le pouvoir, il s’est laissé emporter par l’irréalisme dont il s’est enveloppé au fur et à mesure de son installation de plus en plus confortable dans le fauteuil présidentiel. A force de trop avoir la conviction de connaître la vie politique ivoirienne plus que n’importe quel autre Ivoirien, il s’est laissé aller vers une fatalité irréversible. L’idéaliste devenu Chef d’Etat, puis souverainiste féru teinté de quelques couches de totalitarisme léger, n’a pas vu venir le désastre. Hors circuit aujourd’hui et privé de liberté loin de sa terre natale, Laurent Gbagbo pourrait recouvrer la liberté aujourd’hui ou demain, mais il ne retrouvera plus l’aura qu’il a eue sur la Côte d’Ivoire et l’Afrique pendant plus de 25 ans. Idole pour les uns, épouvante pour les autres, il sera l’homme politique africain le plus controversé de ces dernières années. Cependant, il conservera encore longtemps sa popularité chez des générations d’aujourd’hui et sûrement celles de demain, grâce à un talent de populisme ancré dans ses gènes. Ses partisans ont beau le réclamer et rêver le retour d’une ère où il fut le woody virevoltant et tuant les foules, il ne sera plus jamais Président d’une République, encore moins celle de Côte d’Ivoire. Tant que ses partisans ne s’enlèveront pas cette réalité naturelle de leurs têtes, il n’y aura plus jamais d’héritage Gbagbo ni aucune possibilité de réémergence de son parti. Gbagbo, une histoire dont il aurait pu se passer.

[adinserter block= »4″]

Daniel Kablan Duncan
L’homme qu’il faut à la place qu’il ne faut pas. Il s’est égaré dans les méandres des innovations institutionnelles auxquelles lui-même ne comprend pas grand-chose. Ce n’est pas trop dire que d’affirmer qu’il sert juste de « faire valoir » pour offrir la perception d’un pouvoir exécutif partagé. Avec un pouvoir dégarni, il ne représente aucune menace ni pour le Président ni pour son entourage. Il ne sait ni mordre ni aboyer. C’est cela justement qui lui a fait obtenir toutes les chances pour la Vice-Présidence. En quittant un poste administratif actif où il servait mieux la Côte d’Ivoire pour un poste honorifique au contenu indéfini, Daniel Kablan Duncan a de ce fait signé la fin de sa carrière politique et joue désormais dans la ligue des poids plume sans une influence sur le cours des événements politiques ou l’avenir de la Côte d’Ivoire.

Soro Kigbafori Guillaume
Fortement ancré dans toutes les sphères politiques, militaires, administratives, sociales, culturelles et religieuses, Soro est devenu incontournable dans ce pays. Chef rebelle, Ministre d’Etat, Premier Ministre, Président de l’Assemblée Nationale, il bénéficie de solides appuis au point d’être perçu, selon tous les sondages, comme le plus « présidentiable » de tous les candidats à la Magistrature Suprême. C’est justement cela qui fait sa plus grande faiblesse: son désir presque morbide de devenir Président de la République. Il est un os dans la gorge de la Côte d’Ivoire. Les derniers événements de Mai 2017 démontrent à souhait qu’il a les capacités de s’installer sur le trône quand il le voudra avec ou sans élection. Pourtant, il se trotte sous son ombre tout le souvenir des années sombres, tout le désordre jamais vécu, toutes les atrocités sans précédent. Soro Président de la République, ce sera la consécration de la violence comme mode d’ascension politique et sociale; ce sera surtout le règne d’une bande de jeunes opportunistes et arrivistes, ce sera enfin la parade sans fin de chefs de guerre incultes, avides de sang et d’argent. Soro adore trop le pouvoir pour jouer un rôle politique sain et laisser la Côte d’Ivoire en paix. Son ambition, sa vie et son histoire sont ses plus grandes faiblesses

Amadou Gon Coulibaly
Travailleur infatigable, il s’est forgé une réputation d’homme sérieux. Il a pour lui la méthode et la conscience professionnelles. Mais il est resté de si longues années dans l’ombre d’un homme « excessivement » autoritaire (Alassane Ouattara) qu’il n’a pas eu le temps ni l’opportunité de se forger une personnalité politique personnelle qui le distinguerait dans l’arène politique. Depuis qu’il est hors de sa cage, il veut voler vite, imprimer sa marque à tout, se définir comme un personnage politique clé et potentiel, virtuel Président de la République pour 2020. Mais le chemin à parcourir est long et ses faiblesses sont si grandes dans une Côte d’Ivoire dont l’histoire la rend attentive à tous les détails. Il se raconte que Gon est sectaire et « clanique ». Il ne fait rien pourtant pour démentir cette perception. Son premier cercle est originaire de chez lui. Ses préférences sont régionales et son ouverture aux autres cultures de la Côte d’Ivoire est limitée; pareillement il n’a pas encore réalisé la nécessité d’une approche constructive avec tous les autres partis politiques, les plus radicaux et les plus petits. Ces tares seules le mettent sérieusement en difficulté. Et comme si cela ne suffisait pas, il est si impatient de se débarrasser des ténors de son propre parti avant d’avoir assis son invincibilité qu’il se fourvoiera. Enfin, dans le souci de s’assurer un trésor de guerre, il s’est entouré de trop de monde impliqué férocement dans ce que les Français appellent « les affaires ». Le risque de prédation de l’économie nationale par ces faucons du business et les conflits d’intérêt et autres délits d’initiés lui assureront une gouvernance problématique.

Aboudramane Sangaré
Il est dépassé et vit en retard sur son temps. Son horloge s’est arrêté sur l’heure qu’il était quand il était encore opposant qui se faisait fesser. Son passage au pouvoir ne l’a ni assagi ni raisonné. Ses « non » et ses actions ne sont pas profondément réfléchis. On comprend qu’il n’ait pas pu donner les conseils qu’il fallait à son ami en Avril 2011. D’aucuns pensent qu’il a tant de remords d’avoir conduit Laurent Gbagbo à sa perte qu’il est obligé de continuer à afficher une radicalité gratuite, même quand il ne le faut pas. Il n’a pas contribué à ce que les militants de son parti aient un tout petit peu de lucidité face aux dilemmes qui se sont imposés à eux depuis l’emprisonnement à l’étranger de leur leader. Avec Abou Dramane Sangré, il n’y aura pas de renouveau ni au FPI ni sur la scène politique ivoirienne. Il fera également obstruction à l’émergence de jeunes et nouveaux leaders avec des idées différentes.

Affi N’guessan
Il avait presque réussi son jeu, en flirtant avec le pouvoir tout en ratissant dans l’opposition, ce qui lui évitait les répressions sauvages du régime tout en lui permettant de servir des orientations nouvelles à ses partisans. Il a manqué de peu d’être nommé Chef de l’Opposition avec d’immenses privilèges. La rancune tenace de certaines sphères du pouvoir n’a pas donné libre cours à ses manœuvres. Par ailleurs, il a été combattu au sein du parti, bien que la justice lui ait donné la propriété du parti. Au FPI, les militants ont été forgés et formés pour penser simple et homogène; il est difficile sinon impossible de jouer les libres penseurs dans un parti dominé par la seule image de son fondateur. En entretenant, un langage ambigu vis-à-vis de ce fondateur, Affi s’est grillé. Avec 3 Députés au Parlement, il a encore son mot à dire, mais reste très affaibli et devra prendre sa retraite politique le jour où les animateurs de l’autre FPI seront devenus un peu plus sages.

Hamed Bakayoko
C’est le plus grand gâchis de la décennie politique ivoirienne. Fin tacticien ultra-réaliste, surfant sur le populisme et doté d’une aura indéniable, Hamed Bakayoko restera un éternel gamin trop occupé par les plaisirs charnels et terrestres. Il n’arrive pas à se départir de sa sulfureuse réputation de jet-setter qui dérange ses admirateurs et ses mentors. Après plus de deux décennies de succès en affaires et en politique, il commence lui aussi comme son « père » Alassane Ouattara à perdre le sens des réalités. Récemment, il a transformé les obsèques de la grand-mère de son épouse en funérailles nationales. On le dit immensément riche mais toujours à l’affût de l’argent. Ses frasques, son « impolitesse » vis-à-vis de l’argent, ses flamberies laissent sans voix pour un homme qui ambitionne de se hisser au plus haut sommet de l’Etat. Comme son « père » Alassane Ouattara, il traumatise son entourage le plus proche. L’homme qui torture ses collaborateurs et ses proches, les terrorise, hurle pour leur passer un message et les humilie, donne l’impression d’être arrivé au bout de sa carrière politique. Il lui faut beaucoup plus de ressources pour les étapes supérieures qu’il donne l’impression de ne pas avoir. Ses contacts internationaux, son réseau de « frères » et l’investissement qu’il a fait dans la politique pourraient ne lui être d’aucune utilité pour ses ambitions s’il ne réinvente pas sa vie et ne se forge pas un nouveau caractère et une nouvelle personnalité. Dans sa progression politique, Hamed Bakayoko aura à combattre un redoutable adversaire qui pourrait contrarier ses rêves et le réduire à néant: lui-même.

Ali TOURE

Commentaires Facebook