Si « Pour le bonheur des miens » de Macaire Etty a quelque similarité avec « Pour l’amour des miens » d’Anne Alassane, les deux livres se distinguent par l’histoire et la forme d’écriture. Anne est inspirée par un drame : l’asphyxie de ses deux filles dans un incendie. Quant à Etty, enseignant de formation, il fustige dans son livre les dépravations sexuelles en milieu scolaire. On parle donc, de chaque côté, de ce que l’on sait. De ce que l’on a vécu. Toutefois, notre regard critique se pose particulièrement sur le livre de Macaire pour son but éducationnelle.

« Papa ! Quand vais-je commencer les cours? » Un tel incipit vous met directement les pieds dans le plat. L’eau à la bouche ! Pas besoin de prolégomènes ! Cette immersion interrogative est l’excuse trouvée – comme une excursion – par l’auteur pour une émersion vers l’enjeu visé. Le titre de cette production de Macaire Etty est évocateur. Et comme les premiers mots du texte, le titre est un écho sonore. Ce groupe prépositionnel semble être une proposition secondaire, supposant une principale, donc. En ajoutant à l’incipit le titre, l’on obtient : « Papa ! Quand vais-je commencer les cours pour le bonheur des miens? » Dite de cette façon, la phrase darde des ondes d’innocence et la volonté de réussir par des voies recommandables. Pourtant, ce n’est pas tout à fait ce que relate la plume de Macaire. Cela confirme un adage qu’un ancêtre, au pays du xylophone, avait donné : « on n’emprunte pas toujours le chemin qu’on a tracé » Et pourquoi ? Pour la simple raison que la Vie compte dans son sac plusieurs tours mystérieux…

A Boignikro, Fleury vit avec ses parents et son frère « dans une indigence à faire frémir le diable de compassion ». Koula son frère aîné est infirme. La jeune et ravissante Fleury se considère donc comme le fils aîné. Il faut venir en aide à son père, simple vigile qui frappe à la porte de la retraite. Comment une jeune fille peut-elle soutenir sa famille ? En se mettant au travail, répondra son père ; en offrant en holocauste ce qu’elle a de plus précieux, dira Bautrot le vieux juge bourgeois. Ce qu’une femme peut avoir de précieux, selon une certaine opinion erronée, serait son corps. Fleury se laissera emportée par les flots ravageurs de cette conception étriquée et truquée. Elle tombera d’abord sous le charme de son professeur de philosophie. Il la mènera à sa chambre. L’aimera. Et l’abandonnera amèrement. Pour la simple raison que : « Un enseignant n’a pas le droit de connaitre intimement son élève » Le mal est déjà fait ! La douleur âcre du chagrin s’agrippera au cœur fragile de l’élève et y enfoncera des griffes d’airains. L’indigence de ses parents et sa souffrance amoureuse concourront à ployer la raison et à pousser Fleury dans les bras de la dépravation. Elle ne craindra pas d’être la maîtresse du juge corrompu et pervers pour sortir son frère de prison. Elle n’hésitera pas à avoir même des relations sexuelles sans lendemain pour quelques billets de banque…

Pour le bonheur des siens, Fleury acceptera de salir son honneur. Pour la gaieté de sa famille, elle ternira sa dignité. Pour le bien matériel, elle perdra sa valeur essentielle. Elle troquera sa beauté contre la canne en or du diable. Quand elle s’apercevra que cette canne est de la pacotille, il sera trop tard. Sa vie de débauche la fera déboucher dans l’arène d’une damnation. Condamnation à la mort par une maladie : le Sida.

L’excipit est triste. Comme l’incipit ! « La piteuse tranquillité de la rivière de notre condition venait d’être troublée » (P.7). Pourtant, au fil de la lecture, l’on voit combien la jeune fille guerroie, lutte, combat, se bat, se décarcasse… pour sortir la tête de l’eau. Elle décide même, finalement, de se ranger, de quitter le monde de Dionysos. C’est en ce moment-là que le fouet impitoyable du Sort la flagellera. La bonne dose d’orgie ayant peinturlurée le tableau de sa vie présentera une fresque désagréable et déplorable. « Chaque jour qui passait emportait un morceau de mon souffle…Mon corps avait perdu de sa vigueur » (P.140).

Etty se trouve contraint de monter à la barre. Il faut taper du poing sur la table ! Trop c’est trop ! La jeunesse cours au-devant d’une bassesse qui ne dit pas son nom. « Malgré ta pauvreté, ne sois pas envieuse ! Etudie avec acharnement et tu réussiras un jour » (P.20). L’honneur ! L’honneur ! Oui l’honneur ! Rien que l’honneur ! Que fait-on de l’honneur ! Ce livre est un prétexte pour appeler à la barre toutes ces jeunes filles qui voient en leur potentiel physique un atout de taille, un appas pour obtenir ce qu’elles désirent ; une excuse pour interpeller et interroger tous ces enseignants, ces fonctionnaires, ces prétendus patrons qui usent de leur pouvoir pour maintenir dans le carcan de l’assujettissement les filles sous le joug d’un commerce honteux. Il est, dans notre pays, de nombreuses Fleury poussées par des amies, des parents, la pauvreté, la souffrance… l’injustice sociale vers les chemins tortueux et serpentées de la course à l’enrichissement facile. Venez dans nos capitales nuitamment et voyez combien nos jeunes filles font la gloire du Déshonneur. Nues ou presque ! Le corps de la femme est le commerce le plus fructueux, de nos jours. On ne se cache plus. Pourquoi se cacherait-on ? La société contemporaine porte l’étendard de la honte ! Il faut bien que l’on en parle. Et comme toujours, nous ne nous lassons de citer Frantz Kafka : Une littérature qui ne blesse pas ne mérite pas le nom de littérature. Etty Macaire tient donc le sabre de l’engagement. Il se voit contraint de monter à la barre en vue de redresser la barre.

Le récit est parfaitement mené. Surtout que l’échafaudage de l’intrigue s’inscrit dans une forme de feuilletonisation à couper le souffle. Alors, l’intensité dramatique ne souffre d’aucune entorse. Vingt et Un chapitres courant sur 140 pages. Chaque partie, comme au relais, pousse à découvrir la suivante. Ce que fait l’auteur est impressionnant. Il parle avec des images. Dans certains livres, l’usage des figures de style n’est que partielle. Celui-ci est une banque d’images et un disque de sonorités agréable ! « Du fond de son cœur dévasté tel un champ de bataille, s’élevait un chant d’une tristesse contagieuse. (P.35) » , « ce samedi matin avait le goût de la quinine. (P.41) » , « Mon rêve c’est d’être tué, dans ton lit transpercé par les deux épées de ta poitrine tumultueuse (P.80)… » . Ces extraits montrent, démontrent et mettent en évidence la beauté imagée que présente le texte d’Etty.
Pour le bonheur des miens est un roman vivement conseillé.

Macaire Etty Pour le bonheur des miens

Macaire Etty Pour le bonheur des miens

Muhammad Abd’Allah

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