Le 15 janvier 2019, il est 15 heures passées d’une dizaine de minutes quand je retrouve Charles Blé Goudé au parloir du quartier onusien de la prison de Scheveningen, après le verdict d’acquittement des juges de la Chambre de Première Instance de la Cour pénale internationale. Dans une chaude et forte accolade, Blé Goudé a fait décoller mes 92 kilos du sol dans une longue et chaleureuse étreinte. « L’homme riche (je note que mon nom ORO signifie ‘’homme riche’’ ou « celui qui a réussi »en Bété), merci mon frère, merci pour tout, et vas dire à mes frères et sœurs ivoiriens que je suis en train de revenir de l’enfer », a lancé le nouvel acquitté de la CPI. Enthousiaste, je réplique : « qui peut renverser l’araignée ? ». Ayant le triomphe modeste, mon hôte me demande de garder mon calme et propose qu’on s’asseye. Il réajuste sa cravate et s’adresse à moi en ces termes : «L’homme riche, depuis 4 ans, je te reçois ici en qualité d’ami et de frère. Je sais pourtant que tu es journaliste, mais tu n’as jamais rendu public ce que je t’ai dit, et que tu as vécu au sein de cette prison. (Rires) Merci pour n’avoir rien dit tout en sachant que tu sais beaucoup. Mais aujourd’hui, vas dire aux Ivoiriens que cette décision de mon acquittement et de celle du président Laurent Gbagbo ne constituent pas la victoire d’un camp sur un autre ». Pendant une heure et demie, nous avons fait et refait la Côte d’Ivoire et le monde comme nous le faisions à chaque visite que je lui rendais. Je me permets de revenir sur certains moments forts. [ Le chapitre de la détention à la DST était-il utile dans ‘’De l’enfer je reviendrai’’ ? ] J’ai été parmi les privilégiés qui ont lu le manuscrit de ‘’De l’enfer je reviendrai’’ avant sa publication. La séquence liée à la détention à la D.S.T. (Direction de la surveillance du territoire) m’avait semblé inopportune. J’ai souligné à Charles Blé Goudé que cela pouvait paraître comme une inscription dans le marbre d’une souffrance personnelle, d’une rancune. « Nooooon, ne voit pas les choses ainsi. Pourquoi devrait-on me reprocher demain d’avoir dit aujourd’hui le martyr qu’ils m’ont fait vivre hier au nom de l’avenir ? C’est plutôt à eux qu’il faudra poser la question de savoir ce que je leur ai fait pour qu’ils me vouent à un tel sort ? En tout cas, si c’était pour me conduire à renier Laurent Gbagbo et son combat politique, c’était peine perdue, et je crois qu’ils l’ont compris », avait-t-il répondu. Dans nos échanges sur le manuscrit, il m’a aussi indiqué : « Ce livre est pour moi l’occasion d’exprimer mes douleurs, mes souffrances durant la clandestinité au Ghana et la détention à la D.S.T… J’avais besoin d’un exutoire, et ce livre l’est pour moi. Je n’ai donc aucune rancune ». En dehors de ses séances de travail avec ses avocats, des activités sportives et culinaires, le co-accusé de Laurent Gbagbo lisait beaucoup. Il écrivait beaucoup aussi. Il m’a même partagé quelques séquences du manuscrit de son prochain livre qu’il envisage intituler ‘’Construire la Côte d’Ivoire dans sa diversité’’. L’homme m’a toujours exprimé sa conviction qu’il allait sortir de la prison de la C.P.I., et qu’il aurait un rôle essentiel à jouer dans l’avenir de l’Afrique en général et de la Côte d’Ivoire en particulier.

Soro et Ouattara

Parlant d’avenir de la Côte d’Ivoire et de certaines personnalités politiques ivoiriennes, je lui avais souligné qu’en l’état actuel de la classe politique, les chances pour Soro Guillaume (à l’époque 2ème personnalité du pays) d’atteindre la marche ultime étaient difficiles. C’était durant la période des débats sur le référendum pour la troisième loi fondamentale ivoirienne. « Comme tu es journaliste, et que tu pourrais lui parler quand il est de passage à Paris, dis-lui que je n’ai pas comprisson silence à mon endroit quand j’étais détenu à la D.S.T. Pourtant lui et moi, nous nous parlions par le truchement d’un journaliste à Abidjan durant le temps de ma clandestinité au Ghana. Dis-lui aussi surtout et que dans tous les plans de Ouattara, de A jusqu’à épuiser toutes les lettres de l’alphabet, lui Soro n’est pas dedans ! ». Charles Blé Goudé n’a pas caché certains coups qu’il prenait dans sa propre famille politique malgré son attachement à Laurent Gbagbo.

Blé et Gbagbo

À chaque fois que je lui ai rendu visite après le traditionnel ‘’Attouhou’’ entre lui et moi, il me disait : « allons, tu vas saluer le président ». À la fin de chaque visite, il ajoutait toujours : « allons, tu vas dire au revoir au président ». Pourtant je n’étais pas un visiteur du président Laurent Gbagbo. Cela agaçait des fois les gardes qui avaient la charge de leurs surveillances, qui se demandaient qui j’étais venu voir. Je me souviens encore d’une interpellation du président Laurent Gbagbo. Après lui avoir dit aurevoir, et avoir fait quelques pas vers la sortie du parloir, l’ancien chef d’État m’avait hélé doucement : « Toi, mais pourquoi ton patron a menti sur moi ? « 

«Monsieur le président, comment ça ? Je ne comprends pas » ai-je répondu un peu surpris. Il a alors ajouté : « Mais il a écritdans son livre (Notre histoireavec Laurent Gbagbo, Ndlr)que c’est moi qui ai demandé àTagro ( Désiré Tagro, ancien ministrede l’intérieur dans le derniergouvernement Soro sousGbagbo, Ndlr ) de le mettre en prison. C’est faux! C’est monfrère Ben (en parlant de feu MamadouBen Soumahoro quin’était pas encore décédé, Ndlr) qui m’a exposé son cas aprèsson emprisonnement, et j’ai promisque j’allais le gracier, etc’est ce qui a été fait. Alorspourquoi il ment sur moi ? ».À cet instant, Charles Blé Goudéest intervenu, et a dit ceci : «dis à mon frère Alafé de faireune demande de visite pour mevoir ».Depuis lors, Charles Blé Goudéet Alafé se sont vus à plusieursfois, avec la bénédiction du PrésidentLaurent Gbagbo. Il y aeu aussi beaucoup de bruits etde supputations sur les relationsentre Charles Blé Goudé et LaurentGbagbo au sein du centrepénitentiaire de Scheveningen.Durant quatre années de visites,j’ai toujours vu un fils à la dispositionde son père, et de sesvisiteurs souvent. Sur l’aspectpolitique, il me confiait une foisceci : « l’homme riche, laisseles gens parler, ils savent dansquoi ils sont. Mais toi-même, tut’imagines que je peux prospérerpolitiquement en dehors du présidentLaurent Gbagbo ou contre lui. Toi-même tu penses que jepeux enlever le nom de Gbagboet de son combat de mon dos.J’aime la personne du président. Laurent Gbagbo, et je reste profondémentattaché à son combatde libération des nationsafricaines. Je n’ai d’autres ambitionsque de marcher dansses pas ».

Pendant quatre années, nous avons fait, défait et refait le monde. Mais Charles Blé Goudé avait une constante dans ses analyses et projections : il est convaincu qu’on devra compter avec lui demain…

Acquitté, et après ?

Le 15 janvier 2019, après la décision d’acquittement des juges de la Chambre de Première instance de la Cour pénale internationale, Charles Blé Goudé s’est réjoui, avec réserve car il a donné le sentiment qu’il s’y attendait. Nous nous sommes réjouis. Il a tout de suite parlé politique, politique de Côte d’Ivoire. Le nouvel innocenté par la CPI a partagé avec moi ses espérances en l’avenir, en l’avenir de la Côte d’Ivoire. « Je ne ferai aucune déclaration à la presse pendant encore longtemps. Ni par communiqué, ni par interview. Mais toi mon frère le journaliste, vas dire aux Ivoiriens que cette décision d’acquittement du président Laurent Gbagbo et moi ne constitue pas la victoire d’un camp sur un autre. Pour notre pays, l’ancien colon a écrit l’histoire, il revient à ma génération désormais d’en écrire l’avenir ». Dont acte!

Jean-Paul Oro à Paris

In L’Intelligent d’Abidjan

Quotidien Ivoirien d’informations générales (16ème année) – N° 4362 du Vendredi 1er Février 2019

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