C’est à se frapper la tête contre un mur. A la faveur d’une visite aux étudiants emprisonnés à la Maca en septembre dernier et libérés depuis, « L’Eléphant » s’est intéressé à l’histoire d’un détenu nommé Samba David, Douyou Nicaise de son nom à l’état civil. Cet homme – « L’Eléphant » l’a découvert après vérification – est en ce moment victime de l’une de ces séquestrations entretenues, dont la justice ivoirienne a seule, le secret.

Un anonyme qui prend conscience

Quand la crise post-électorale s’achève, Samba David décide de mener un combat. Celui de la lutte contre les violations des droits de l’homme qui avaient cours dans cette période, de la restauration du respect des valeurs démocratiques et des libertés publiques.

Dans un environnement encore dominé par les exploits de nombreux éléments des FRCI présumés incontrôlés, il crée une association qu’il baptise du nom de « Coalition des Indignés de Côte d’Ivoire (CICI) ».

Une action et hop ! C’est l’arrestation

Le 1er novembre 2013, Samba David, avec quelques membres de son association, décident de faire signer une pétition contre la cherté de la vie. Laquelle se portait comme un charme, au grand désespoir des populations. C’est à Cocody Saint Jean que débute cette opération. Mais, Samba David, n’aura pas le temps d’approcher plus de deux passants quand il est promptement arrêté et jeté au violon du commissariat du 8è arrondissement. Là, il passe 48 heures de garde à vue, au cours desquelles l’on lui apprend que son action-faire signer une pétition-est une incitation à la révolte contre le nouveau pouvoir de sa majesté Ouattara 1er. Déféré au parquet d’Abidjan, il est remis en liberté, quelques heures plus tard.

Le 8 mai 2014, Samba David se met dans l’idée d’aller manifester au Plateau, pour dénoncer l’arrestation d’un étudiant. Hop ! De nouveau, il est arrêté à 11 heures et libéré à 23 heures. Le 13 octobre 2014, il organise, à Yopougon, une marche contre l’impunité et les exploits des FRCI. Il n’y a pas grand monde à cette manifestation mais, encore, Samba David est arrêté après une belle bastonnade et conduit à la préfecture de police d’Abidjan. Après 24 heures de garde à vue, il est libéré.

Déterminé, le 1er novembre 2014, Samba David organise un meeting à Yopougon en un endroit qui était, sous Laurent Gbagbo, la place de prédilection des ex-jeunes patriotes. La place CP1. L’objectif du meeting ? La dénonciation des arrestations arbitraires qui pleuvaient sur une catégorie de citoyens soupçonnés simplement d’être des pro-Gbagbo. Bastonné, blessé, il est conduit encore à la préfecture de police au Plateau où il passe quatre jours au sous-sol. Transféré à Yopougon, au commissariat du 16è arrondissement, il passe 24 heures dans une cellule avant d’être déféré devant le parquet, près le Tribunal de première instance de Yopougon. Là, après audition, il est remis en liberté.

Quand, le 3 décembre 2014, des épouses de détenus politiques manifestent à Abidjan pour réclamer la libération de leurs hommes, elles sont arrêtées et détenues à la préfecture de police. Samba David s’offre en holocauste pour exiger leur libération. Ce qu’il obtient, après s’être constitué prisonnier, le même jour, aux alentours de 23 heures.

Dans l’œil du cyclone

Tout cet activisme avait placé Samba David dans l’œil du cyclone. Conscient de cette situation, il ne fait plus d’actions d’éclat, de décembre 2014 à septembre 2015. Mais le 13 du même mois, alors qu’il est à son domicile, il est embarqué par huit gaillards armés de kalachnikovs, roué de coups et expédié à la préfecture de police, au Plateau. Là, il est malmené. On le prend en photo, à genoux, les mains enchaînées dans le dos. En l’enlevant à son domicile, les huit gaillards qui n’étaient que des éléments du « Cecos », avaient recouvert son visage avec une jupe appartenant à sa fiancée. A la préfecture de police, on le somme d’enfiler cette jupe et l’on le prend en photo dans cette posture. Si cela a pu faire plaisir à quelques-uns dans cette préfecture…

Samba David passe quatre jours en isolement total au sous-sol de la préfecture de police. Le 17 septembre, il est déféré devant le parquet près le tribunal de première Instance de Plateau-Abidjan. Là, le malheureux est surpris d’entendre les infractions qui sont mises à sa charge. « Troubles à l’ordre public, attroupement en bandes non armées, discrédits sur des décisions de justice, complicité de destruction de la propriété mobilière d’autrui… », n’en jetez plus !

Une prison nommée « DST »

Du parquet, alors qu’il pensait atterrir à la Maca, Samba David est conduit à la Direction de la Surveillance du Territoire (DST). Il est, dès son arrivée et sans aucune audition, enfermé dans un bureau, coupé de toute visite. Et des membres de sa famille, et de son avocat. Il a droit, chaque jour, à un unique et famélique repas. Tant de gentillesses inclinent au respect.

De la « DST » et non de la Maca, il est conduit au Tribunal d’Abidjan, le 30 septembre 2015. Soit après deux semaines de détention provisoire. On le présente devant un tribunal qui le juge rapidement et met le verdict en délibéré pour le 2 octobre après que le substitut du procureur, courageusement, ait requis cinq ans d’emprisonnement ferme.

Le 02 octobre 2015, Samba David est condamné à six mois d’emprisonnement ferme. Sans qu’aucun élément de preuve, attestant les charges alléguées, ait été dévoilé au cours du procès. C’est vrai que le trouble à l’ordre public, on peut s’en rendre coupable en Côte d’Ivoire, en regardant un bon film, couché chez soi, dans son lit.

En route pour… la DST

Condamné, Samba David est jeté dans une voiture, en route pour la Maca. C’est du moins ce que tout le monde pense. Vu que les peines d’emprisonnement se purgent dans une prison. Mais ce ne sera pas son cas. Du tribunal d’Abidjan, il est reconduit à la « DST ». Où il est jeté, de nouveau, dans le même bureau dans où il avait déjà passé deux semaines. Il y passe, en total isolement, près de trois mois, en comptant à partir du 17 septembre 2015. Ces gens-là n’ont peur de rien…

Mais, à force de le détenir au secret, l’histoire de Samba David parvient aux oreilles des responsables de la Division des Droits de l’Homme de l’Onuci. Lesquels lui rendent deux visites et exigent son transfèrement à la Maca pour purger le reste de sa peine. Le 16 décembre 2015, à 14 heures, enfin, Samba David est transféré à la Maca, pour y purger les trois mois restants, de sa condamnation.

Un étrange mandat de dépôt

Quand Samba David arrive à la Maca, il est surpris de découvrir que les inscriptions sur son mandat de dépôt n’ont strictement rien à voir avec les infractions pour lesquelles il avait été jugé et condamné à six mois de prison, fermes. Désormais, il est poursuivi pour « atteinte à la sûreté de l’Etat et complicité de meurtre. »

Depuis, il a fini sa première peine dont on ne retrouve aucune trace au tribunal d’Abidjan, mais reste détenu depuis plus de deux ans, pour des faits présumés commis par d’autres, au moment où il était détenu à la « DST ».

L’histoire de Samba David tombe sous la célèbre citation de Montesquieu : « Il n’y a pas de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice ». Sa mésaventure, paraît-il, ne prendra fin que lorsqu’un ministre de la République, le décidera.

ASSALE TIEMOKO

L’Elephant déchainé  N° 574

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