Nous concluons notre immersion dans le discours du premier ministre du 14 février dernier, sur la question de l’emploi. Notamment celui des jeunes, par la réalisation d’infrastructures d’envergure et de l’industrialisation.

Selon les projections du Premier Ministre, l’action gouvernementale visera à « la création locale d’emplois dans la mise en œuvre de projets d’envergure » . Il fait référence notamment au projet du métro d’Abidjan, aux travaux d’agrandissement du port de San Pedro, du 4ème pont, des 3 échangeurs à venir sur le Boulevard Mitterrand, la réhabilitation du Pont FHB, et au prolongement de l’autoroute du Nord jusqu’à Bouaké.

Il est indéniable que le fait pour des entreprises ivoiriennes d’être associées aux entreprises internationales dans le cadre de la réalisation de ces projets, occupera plusieurs jeunes. C’est même à encourager. Mais la réalité est qu’au terme de ces projets qui sont essentiellement ponctuels, la main d’œuvre ouvrière utilisée retombe dans l’oisiveté. Multiplier les emplois ponctuels ne résout donc pas durablement la question du chômage des jeunes.

L’on pourrait être tenté de rétorquer qu’il revient à ces jeunes d’anticiper par des économies, de sorte à s’insérer en temps voulu dans le tissu économique par l’entreprenariat et l’auto emploi. Si cela est à encourager, l’Etat n’est pas pour autant exempt de ses obligations. La question de l’emploi doit être appréhendée dans le cadre d’une dynamique plus cohérente et plus globale. La Puissance Publique doit faire sa part dans la lutte contre le chômage. Pour faciliter l’éclosion des start-up et nouvelles entreprises, elle doit réduire la fiscalité des entreprises jeunes. Créer des structures de récupération et de réinsertion sociale, qui soient adossées au système d’éducation (adéquation formation-emploi). Élargir l’accès aux marchés publics, en cassant les concentrations et les situations monopolistiques naissantes, pas toujours fondées sur des critères de mérité et de performance. Faire mieux jouer la sous-traitance. Augmenter les marges d’emploi dans les services publics et mieux encadrer la jeunesse.

Cela dit, s’attaquer au problème du chômage des jeunes passe aussi par la mise en place d’un service d’aide et d’appui à l’entrepreneuriat, facile d’accès et égalitaire. Service couvrant toute une gamme de missions, allant de l’information à l’accompagnement, en passant par la formation, la prospection, la logistique, l’orientation, le conseil, le financement et le suivi.

Par ailleurs, nous convenons que les projets d’envergure en termes d’infrastructures sont à saluer. Mais nous savons aussi par expérience, que l’urbanisation sans industrialisation ne conduit pas à l’émergence. C’est probablement en ce sens que le Premier Ministre a aussi annoncé des mesures en cours de mise en œuvre, qui permettraient le développement rapide d’une industrie locale et par conséquent d’emplois stables, dans le domaine de la transformation de nos matières premières. Notamment avec l’anacarde et le cacao.

Notre pays étant essentiellement agricole, il importe de notre point de vue, de non seulement renforcer ces politiques visant la transformation des produits, mais aussi et surtout de ne pas les restreindre à ces deux cultures là. Le nord de la Côte d’Ivoire par exemple, regorge d’énormes potentialités en dehors de l’anacarde. Le coton et la canne à sucre entre autres, sont des cultures dont les dividendes ont durant de longues années contribuées à la santé économique de notre pays.

Pour ce qui est de la canne à sucre, il est regrettable qu’elle ne soit principalement produite que dans la zone de Ferké. Les deux compagnies sucrières implantées en Côte d’Ivoire (SUCAF et SUCRIVOIRE) ne parviennent pas à satisfaire la demande du marché locale. Elles sont contraintes d’importer jusqu’à 40% de ses besoins. Il urge pour combler ce manque, d’une part d’étendre la production aux autres grandes villes du nord (Korhogo, Boundiali, Odienné et Tingréla…), redynamiser les zones de production du Centre-ouest (Borotou et Zuénoula), mais aussi et surtout d’accroitre les moyens industriels de transformation de la canne en produits finis. Les investissements dans ce secteur devraient être orientés en ce sens. L’impulsion de cette dynamique aura le double mérite d’assurer l’autosuffisance de notre pays en sucre, mais aussi de garantir pour la jeunesse des emplois de qualité, stables et durables.

Quant au coton, ses indicateurs de performance ne sont guère rassurants. La campagne 2015-2016 avait été « caractérisée par une baisse de la production de coton graine à 310.000 tonnes contre 450.000 tonnes » l’année d’avant, indiquait le porte-parole du gouvernement à l’époque. Aujourd’hui, dans l’industrie cotonnière, c’est 10 000 emplois qui sont menacés pour insuffisance d’approvisionnement en matières premières de production à savoir coton, graine et fibre (cf. la Fédération Nationale des Travailleurs du Textile du Coton et de L’anacarde de Côte d’Ivoire (Fenattca-ci)).

Toujours selon cette fédération, « six usines du secteur textile et de la fabrication d’huile alimentaire sont en agonie ». A savoir les usines de filature Utexi à Dimbokro, Cotivo à Agboville, Ftg et Tex-CI (Gonfreville) toutes deux situées à Bouaké, ainsi que les triturateurs Olheol, également à Bouaké et Cotraf à Korhogo. Ce déclin s’explique principalement par une baisse du nombre de producteurs qui selon les professionnels du secteur est passé de 121.305 à 113.532, mais également par une baisse de la superficie cultivée. Il n’est pas à exclure que la rébellion ait eu un impact considérable sur la déstructuration de ce secteur de notre économie.

Voici des données alarmantes ! La mauvaise santé de cet écosystème fait perdre des emplois à des milliers d’ivoiriens. Il y a urgence dans ce secteur pourtant porteur, et qui a fait vivre de nombreuses familles, aujourd’hui livrées au désespoir.

Il faut impulser une nouvelle dynamique aux économies régionales de l’intérieur du pays, en revalorisant les cultures qui leur sont propres, en vue de la transformation des produits générés. Les exigences d’une telle politique, favoriseront les projets de construction de nouvelles usines ou de redynamisation de celles existantes, dans les grandes régions du pays, impliquant ainsi les jeunesses locales dans le développement de leurs localités, et de l’économie nationale.

La garantie d’emplois massifs, stables et pereins pour la jeunesse ivoirienne passe inéluctablement par le développement de l’agro-industrie. Il nous faut opérer cette mutation technologique qui a conduit à l’émergence de plusieurs pays, notamment ceux du BRICS, leur permettant de réaliser des performances économiques remarquables. Imaginons un seul instant, toutes les richesses de nos terres, cultivées et transformées en quantités industrielles, chacune dans son pôle de production. Quelle embellie pour notre économie ne promettent-elles pas ? Cela reste possible et ne peut procéder que d’un choix politique clairement exprimé et adopté. La Côte d’Ivoire doit résolument s’y engager. Nos populations de plus en plus jeunes, nos remarquables compétences dans la recherche agronomique (CNRA), ainsi que nos nombreuses terres arables, sont des leviers disponibles et efficients pour résorber durablement le problème de l’emploi dans notre pays.

Le Président Félix Houphouët-Boigny disait: « On ne combat pas l’exode rural en interdisant l’accès des villes, mais en aidant les jeunes à avoir sur place un égal accès à la dignité, au bien-être, à un habitat décent, à l’éducation, à la culture, à la santé, et à connaître, eux aussi, la joie de vivre. »

Malheureusement, les acteurs chargés de gérer l’énorme héritage qu’il nous a légué, n’ont pas mesuré l’ampleur des espoirs qui portait dans ces propos. Aujourd’hui, ces derniers n’ayant pu capitaliser les actions du président Houphouet Boigny , dans leur mission d’assurer les conditions idoines pour des emplois durables et des conditions de vie décentes, c’est à la paupérisation et l’exode que sont livrés nos fils et nos filles. Grossissant ainsi le lot des désœuvrés dans nos agglomérations.

Le constat est sans appel : l’option du capitalisme pur et dur n’est pas en phase avec les réalités de notre pays. Nous devons opter pour un modèle d’économie sociale et solidaire, qui mette l’homme au centre de toute action de développement. Gage d’une croissance inclusive.

Hamed Koffi Zarour

NB: La titraille est de la rédaction

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