« Téré » est certainement un des morceaux les plus mystérieux du repertoire d’Alpha Blondy. Il est extrait de son second album Cocody Rock paru en 1984.
Star interplanétaire, Alpha Blondy dit Jagger n’est plus à présenter. La quasi-totalité de ses albums ont été couronnés de succès. Imprévisible, versatile et caractériel, il est réputé pour ses déclarations fracassantes, ses fugues et ses frasques. C’est à juste titre qu’il est souvent exposé aux critiques et accusations les plus acerbes. Malgré tout, il a su résister aux épreuves comme un arbre fortement enraciné dans la terre, immunisé contre les tempêtes et les déferlements de la Nature. Tel le soleil glorieux, il a toujours su occuper le ciel de la musique avec une constance renversante. N’est-il pas le fils du soleil ? En tout cas, c’est ce qu’il revendique dans la chanson « Téré ».
« Déni kéléni férétani (Unique petit enfant orphelin)
Fatchê ténan (Je n’ai pas de père)
M’bamousso té n’tayé (Ma mère aussi n’est pas mienne)
Né djigui yé téré (Seul le soleil est mon espoir) »

Orphelin de père, Koné Seydou, Alias Alpha Blondy a été éduqué par sa grand-mère. Il a grandi loin de la protection paternelle et de la chaleur maternelle. Dans cette chanson, il nous montre l’homme, conscient de sa fragilité, qui remet son destin entre les mains du soleil. Le soleil brille, éclaire et darde ses rayons au cœur des âmes obscurcies pour la remplir de sa lumière. Infatigable dans sa prodigalité, le soleil ne connaît pas de discrimination. Alors, l’orphelin trouve en lui le refuge, l’abri propice à son épanouissement. La méga-star ivoirienne voit en l’astre la figure tutélaire par excellence mais aussi sa référence.
« Téré » est par conséquent un hymne en l’honneur du soleil, un chant de louange à relent religieux à la gloire de la reine des astres. Le Soleil idéalisé par Alpha Blondy n’est autre rien qu’une figure de Dieu, symbole de la générosité illimitée. Cette chanson est une véritable œuvre mystique dans laquelle l’artiste relie subtilement le soleil à Dieu, l’espoir.
Tant que le soleil n’interrompt pas sa marche, l’espoir est toujours permis. Être orphelin, dans cette perspective n’est pas une malédiction. Toutefois, il n’ignore pas la difficulté de son entreprise, car établir le soleil comme la figure paternelle et amicale peut écorcher les humains. Les paroles d’Alpha ne sont pas de son âge. Aussi, il s’excuse, dès les premières paroles, des torts qu’il pourrait causer aux uns et aux autres.
N’né koumbé fê ka donguiri léla (Moi, je voudrais chanter)
Ni n’doni môgôh mi gassila (Si pour cela, j’offense quelqu’un)
N’go oyé yafa néman (Que ce dernier me pardonne)

Pleine de sous-entendus, de proverbes et de métaphores, « Téré » est un immense champ de réflexion et de méditation. Rendu en malinké, il use de mots dans leur sens connoté. Au-delà de la précision rythmique, l’artiste propose à notre esprit un discours dont la subtilité n’a d’égale que l’apparente simplicité des vocables. « Téré » régorge des allusions dont le décodage nous ouvre les écluses des délices. Il va sans dire que certaines expressions de ce trésor musical n’ont pas leur équivalent dans la langue française. Le sens des phrases traduites en français est approximatif du moment où certains mots se refusent à toute traduction.
Les premières mélodies de « Téré » sont mélancoliques, douces et tendres; elles caressent l’âme comme la douce berceuse qu’une mère chante à son enfant pour apaiser ses agitations. Elle est comme le soleil, au seuil du matin, qui déploie son linceul blanc pour dissiper le noir de la nuit et couvre le monde de sa lumière. Les paroles, drapées dans un style imagé, élégant et poignant, nous couvrent de douces espérances. À travers des effets poétiques d’une rare intensité, la voix de Jagger caresse les tympans et fait battre le cœur d’espoir. « Téré » est – à n’en point douter – une musique thérapeutique. Il agit sur le battement du cœur, la respiration, l’humeur.
« Téré » est une plongée souterraine dans les siphons de l’âme humaine. Sans scaphandres, ni lampes. Seule la douce et suave mélodie de la chanson, nous sert de dévidoir dans les profondeurs de ce chant mystique. Ce chant, spirituel en tout point, est une réflexion personnelle sur la vie dans sa totalité. En somme, Jagger se refuse à cette idée sartrienne qui affirme que l’homme a été jeté là, comme ça par le plus grand des hasards. L’espoir chez Alpha, c’est Dieu. Et Dieu, c’est l’archi-figure, l’alpha et l’oméga, la fin sans fin. Respect l’artiste !

Macaire Etty

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