Neuf pays africains sont associés au Pavillon des Lettres d’Afrique (Bénin, Cameroun, Gabon, Sénégal…) avec la Côte d’Ivoire comme chef de file ; en outre, l’Afrique du Sud est cette année pays invité.

Dans la plupart de ces pays, on manque cruellement de bibliothèques, et quand il y en a, d’ouvrages pour en occuper les rayons. Le nombre de librairies est également très insuffisant (plus de la moitié des librairies en Côte d’Ivoire ont fermé en dix ans) et surtout le nombre de lecteurs adultes s’avère réduit, ce qui rend aléatoire la création de nouvelles librairies et le développement de maisons d’édition nationales.

Au vu de ces constats, on aurait pu penser que le Pavillon des Lettres d’Afrique, regroupement visant à rendre plus visibles et mieux connus les éditeurs africains et leurs auteurs, s’investirait d’abord en Afrique, là où les salons littéraires ont bien du mal à assurer leur pérennité : Salon du Livre d’Abidjan (SILA), Foire Internationale du Livre de Dakar (FILDAK), foire Internationale du Livre de Ouagadougou (FILO), etc. Le manifeste des organisateurs du Pavillon en témoigne : « Nombreux sont les auteurs africains de talent qui ne sont pas médiatisés et qui n’ont pas la possibilité de promouvoir leurs livres, par manque de moyens et d’accompagnement. Nombreux sont également, les salons littéraires africains qui ont beaucoup de mal à attirer les visiteurs et susciter l’intérêt de la presse internationale. »

Eh bien, pas du tout ! Avec un altruisme remarquable, le Pavillon des Lettres d’Afrique a décidé de privilégier… les lecteurs européens : après s’être installé à la Foire du Livre de Bruxelles et avant de s’établir au Salon du livre de Genève, le Pavillon des Lettres d’Afrique expose au Salon du livre de Paris (renommé Livre Paris).

Ces trois salons étant des marchés où des éditeurs vendent leurs publications, les éditeurs « du Sud », c’est-à-dire ceux qui sont installés dans ces 9 pays africains, pouvaient espérer que le Pavillon des Lettres d’Afrique mettrait en valeur leurs ouvrages.

Mais ne serait-ce pas faire preuve d’égoïsme ? Les organisateurs du Pavillon des Lettres d’Afrique l’ont bien perçu. Car ils ont préféré mettre en avant les ouvrages des grands éditeurs français : Gallimard, Le Seuil, Flammarion, L’Harmattan… Au plus fort du salon Livre Paris, sur les tables où sont exposés les livres, on comptait environ quatre fois plus d’ouvrages d’éditeurs français que d’éditeurs africains [Cf. photos ci-dessous.] Et le premier éditeur ivoirien ne comptait que deux livres exposés, alors que Gallimard en comptait plus de douze (sans compter les « Poche »).

Cette admirable générosité frise l’esprit de sacrifice : pour laisser la meilleure place aux éditeurs français [dont les auteurs africains, déjà connus et reconnus, sont promus sur leurs propres stands], la Côte d’Ivoire a dû se contenter d’une demi-table pour exposer les ouvrages de ses éditeurs, et les autres pays africains d’un espace encore plus riquiqui (cf. photos).

La contribution du ministère de la Culture de la Côte d’Ivoire au Pavillon des Lettres d’Afrique s’élève – dit-on – à 60.000 € (soit quarante millions CFA) et celle de chacun des autres pays africains à 20.000 €. Cela a dû épuiser la plus grande part de leur budget consacré au livre, car parmi les éditeurs africains qui ont voulu participer à Livre Paris, certains ont dû payer eux-mêmes leurs voyages, leurs hébergements, le transport de leurs livres. Pour qu’en fin de compte… ces ouvrages restent parfois au dépôt dans des cartons : « on manque de place pour les exposer tous » dixit le libraire gestionnaire.

Eric Bohème

PS : cette politique aura une autre conséquence => les jeunes auteurs africains talentueux comprendront vite (ou ont déjà compris) qu’il vaut mieux, pour être visible et reconnu, faire paraître leurs ouvrages chez un éditeur français plutôt que chez un éditeur africain.

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