Il est également revenu sur deux postures constantes de sa stratégie face aux terroristes formulées en décembre 2016 lors de l’ouverture du troisième Forum de Dakar sur la paix et la sécurité, déclarant que « de toute évidence et en premier lieu, la riposte militaire sur le terrain contre les groupes terroristes est vitale… et que« pour que la riposte sur le terrain soit efficace et cohérente, il faut des forces de défense et de sécurité suffisamment formées et entrainées…». Les efforts notables qu’il fait depuis sa prise de fonction en 2012 pour le renforcement des capacités et du moral des forces de défense et de sécurité de son pays sont des témoignages éloquents de son engagement.

Il ne fait désormais aucun doute que la menace de l’arrivée, voire la déferlante, de djihadistes sur le continent, dans un proche avenir, est une grave menace pour les Etats, les populations comme pour les étrangers qui y vivent, ainsi que pour leurs intérêts et leurs investissements.
L’espace de la CEDEAO menacé par le retour de Syrie et d’Irak de djihadistes marocains et tunisiens

Force est de constater que la probabilité de l’effectivité de cette menace sera plus faible pour les populations de Pretoria (Afrique du Sud), d’Addis-Abeba (Éthiopie), Kinshasa (République démocratique du Congo), ou Libreville (Gabon) que pour Bamako (Mali) et Ouagadougou (Burkina Faso). En clair, au-delà de la zone du Sahel, c’est bien l’espace géographique de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui sera en première ligne en termes de vulnérabilité, avant que les autres communautés économiques régionales ne soient atteintes.

La vulnérabilité de la CEDEAO risque d’être encore plus préoccupante en cas de validation de la demande d’adhésion dans l’organisation régionale comme membres à part entière du Maroc et de la Tunisie. Et plus tard, sans doute, de l’Algérie. Le principe acquis de la libre circulation des personnes et des biens et le droit d’établissement risquent de favoriser le repli de djihadistes dans la région.

Si la Libye vient d’abord à l’esprit lorsque que le déferlement de djihadistes vers les pays du Sahel est envisagé, il est incontestable que, cette fois-ci, c’est l’adhésion du Maroc et de la Tunisie à la CEDEAO qui constitue une réelle menace pour la région ouest-africaine.

Pourtant les chefs d’Etat et leurs conseils nationaux de sécurité n’ignorent certainement pas que toutes les sources concordantes confirment que les Tunisiens et les Marocains sont les plus nombreux parmi les combattants djihadistes étrangers présents en Syrie et en Irak. Le réputé cabinet de stratégie américain The Soufan Group, dans un rapport intitulé « Foreign fighters in Syria (Combattants étrangers en Syrie)» publié en juin 2014, donnait des chiffres sur les combattants des pays du Maghreb présents en Syrie dans les bastions de l’Etat islamique :3000 combattants tunisiens (mais estimés à 6000 environ en décembre 2015), 1500 combattants marocains, 200 combattants algériens…

Si la Libye vient d’abord à l’esprit lorsque que le déferlement de djihadistes vers les pays du Sahel est envisagé, il est incontestable que, cette fois-ci, c’est l’adhésion du Maroc et de la Tunisie à la CEDEAO qui constitue une réelle menace pour la région ouest-africaine

Selon le journal britannique The Economist, 550 combattants libyens étaient présents en Syrie en mai 2014. Les djihadistes originaires du Maghreb sont au nombre de 5000 environ et vont essayer par tous les moyens de rejoindre soit leur pays d’origine, soit des zones de repli pour y constituer des cellules dormantes, soit des zones de conflit où ils pourront intégrer directement un groupe armé pour se dissoudre dans la masse.

A ceux-là, il faudra ajouter tous les Européens, ou binationaux européens d’origine marocaine, tunisienne ou algérienne. The Soufan Group faisait état, en décembre 2016, de la présence dans les rangs de « l’Etat islamique » de 1700 nationaux pour la France, 470 pour la Belgique, 760 pour l’Allemagne et le même nombre pour la Grande-Bretagne.

Le nombre de djihadistes en Libye a également augmenté au rythme deleurs défaites militaires en Syrie et en Irak. Le repli partiel de nombreux djihadistes vers la Libye était déjà signalé au début de l’année 2016 par des sources fiables américaines. Elles estimaient leur nombre à environ 5000 (LaDepeche.fr). Les Tunisiens sont difficiles à repérer car une fois revenus en Libye, ils vont récupérer leurs pièces d’identité nationale auprès de leurs convoyeurs pour rejoindre tranquillement leur pays natal comme de simples voyageurs réguliers.

La recrudescence des attentats contre les forces armées maliennes et les contingents de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) ont amené le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations-unies dans ce pays, à indiquer que les mouvements rebelles du nord du Mali ont dû recevoir des renforts et appris de nouvelles méthodes d’attaques.
Le retour des djihadistes, un débat public au Maroc et en Tunisie

Si le président Sall a bien raison d’être inquiet pour le Sahel et pour la CEDEAO, les deux pays les plus concernés pour le moment – Maroc et Tunisie –, sont eux-mêmes confrontés depuis 2016 au retour de djihadistes au fur et à mesure que Daesch perd du terrain. Tous ces djihadistes sont évidemment obligés de se diriger vers leur pays d’origine pour le moment, par tous les moyens détournés possibles, faute d’avoir une autre zone de repli où leur présence serait légale.

Le Maroc est confronté au retour au bercail de centaines de combattants et de déserteurs provenant de Syrie ou d’Irak et la presse nationale et internationale relatent régulièrement le démantèlement par la Direction générale de surveillance du territoire (DGST) de cellules terroristes entre les villes de Fès et de Tanger. Ainsi, Camille Belsoeur, journaliste à Slate Afrique, précisait déjà en décembre 2016 que « les forces marocaines savent cependant que le plus dur est sûrement à venir avec l’explosion prévisible de l’Etat islamique en Syrie et en Irak, mais aussi à Syrte en Libye ». Le pire est donc bien à venir !

Le cas de la Tunisie est encore plus grave. Le 23 décembre 2016,le ministre de l’Intérieur, M. Hédi Majdoub, déclarait devant les députés de l’Assemblée des représentants du peuple que« depuis 2007, 800 djihadistes sont revenus en Tunisie …et ils ont été identifiés un par un…; certains sont en prison, d’autres en assignation en résidence ou sous stricte surveillance».

Le droit à la libre circulation à travers les pays de l’Afrique de l’Ouest sera inévitablement un outil de déstabilisation de la région par les terroristes venus se cacher dans nos villes, nos campagnes et nos villages

Bien sûr, cette affirmation du ministre n’a pas convaincu de nombreux députés, encore moins certaines organisations de la société civile. Alors que les partisans du parti politique Nidaa Tounes s’opposaient au retour effectif des terroristes, le syndicat des forces de sécurité intérieure réclamait la déchéance de nationalité. Cette dernière proposition a reçu une fin de non-recevoir de la part du président de la République Essebsi comme de Rachad Ghannouchi, chef du parti Ennahda, premier parti du pays.

Les raisons évoquées sont bien résumées par le constitutionnaliste Yadh Ben Achour qui estime que « la constitution tunisienne est très claire : aucun citoyen ne peut-être déchu de sa nationalité, ni empêché de revenir dans son pays, ni extradé. Il n’y a pas d’autre solution que la surveillance administrative et les poursuites pénales à l’encontre des terroristes ».

Le débat n’est pas encore clos en Tunisie, et en attendant, les candidats au retour auront certainement le flair d’exploiter toute opportunité qui pourra sauver leur vie. La menace sécuritaire que prévoient déjà le Maroc et la Tunisie, qui ont tous les deux des systèmes de renseignement et de surveillance du territoire reconnus efficaces, sera inéluctablement, et très bientôt, de haute intensité pour les pays du Sahel et de la CEDEAO si ces deux pays deviennent membres à part entière de l’organisation régionale. Le droit à la libre circulation à travers les pays de l’Afrique de l’Ouest sera inévitablement un outil de déstabilisation de la région par les terroristes venus se cacher dans nos villes, nos campagnes et nos villages.
De nouvelles adhésions qui feront l’objet de nombreuses questions

Depuis des années, le Maroc et la Tunisie ont négocié avec certains pays de la CEDEAO des protocoles d’accord pour la suppression du visa pour les ressortissants visiteurs avec effet de réciprocité. Les pays concernés (Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Mali, Niger et Sénégal) devraient évaluer en toute rigueur la vulnérabilité et les menaces que leur apporte l’arrivée prochaine de djihadistes sur leur territoire, particulièrement si leurs services de sécurité n’ont pas l’efficacité requise.

La majorité des pays de la CEDEAO n’ont pas, à l’exception de la Côte d’Ivoire, un document officiel d’enregistrement et de suivi des ressortissants de la Communauté vivant sur leur territoire et n’appliquent guère les dispositions de l’article 3 du protocole A/P1/5/79 portant circulation des personnes et du droit de résidence et d’établissement signé en juin 1979 à Dakar.

L’article 3 de ce protocole précise bien que « tout citoyen de la Communauté, désirant séjourner dans un Etat membre pour une durée maximum de quatre-vingt-dix (90) jours, pourra entrer sur le territoire de cet Etat membre par un point d’entrée officiel sans avoir à présenter un visa. Si ce citoyen se propose de prolonger son séjour au-delà des quatre-vingt-dix (90) jours, il devra, à cette fin, obtenir une autorisation délivrée par les autorités compétentes ».

La Commissaire aux affaires politiques, à la paix et sécurité de la Commission de la CEDEAO tout comme le Parlement de la CEDEAO, devaient être en première ligne pour sensibiliser le président de la Commission et les chefs d’Etats sur cette lourde menace qui pèse sur la communauté régionale ouest-africaine

A ce jour, seule la Côte d’Ivoire a mis en place un titre de séjour pour le suivi des étrangers sur son territoire, y compris les ressortissants de la CEDEAO. Ce titre sera remplacé désormais par une carte de résident biométrique dont l’obtention va couter 35 000 francs CFA (55 euros) annuellement à chaque ressortissant de la communauté résidant en Côte d’Ivoire. Cela témoigne d’un engagement politique solide à maitriser le flux d’étrangers sur le territoire contrairement à d’autres pays membres qui risquent de payer le prix fort avec l’arrivée discrète et légale de djihadistes sur leur territoire.

Assurément, les chefs d’Etat de la CEDEAO ne doivent pas sous-estimer, voire balayer d’un revers de la main, la dimension sécuritaire de l’adhésion du Maroc et de la Tunisie à la CEDEAO. La menace est réelle et la probabilité de déstabilisation est très élevée. Le risque de voir l’espace régional devenir la prochaine Syrie ou Libye est sérieux. La France, déjà fatiguée avec l’opération militaire Barkhane ne sera pas cette fois en mesure de porter assistance à nos Etats.

La majorité des forces de sécurité des pays du Sahel, totalement déstructurées par des périodes de coups d’état militaire, par une gestion militaire du pouvoir politique ou par une gestion inefficiente de l’outil militaire par le pouvoir politique, ne pourront pas assurer une protection efficace de leurs citoyens face à la déferlante de djihadistes.

La Commissaire aux affaires politiques, à la paix et sécurité de la Commission de la CEDEAO tout comme le Parlement de la CEDEAO, devaient être en première ligne pour sensibiliser le président de la Commission et les chefs d’Etats sur cette lourde menace qui pèse sur la communauté régionale ouest-africaine.

En tout cas, les chefs d’Etat sont face à leurs responsabilités : nous souhaitons vivement qu’ils prennent en compte la paix et la sécurité des populations de la CEDEAO, au-delà des avantages commerciaux et économiques de toutes sortes qui viennent en seconde position dans la hiérarchie des priorités vitales

Ceux qui comptent sur l’implication dans la guerre au Mali du Maroc ou de la Tunisie aux côtés de Barkhane et des forces maliennes risquent de déchanter car celle-ci entrainera une réaction opposée de l’Algérie. Les populations de la Communauté comprennent bien et acceptent que des relations commerciales puissent exister, que des efforts d’intégration économique soient menés mais ils ne comprendront pas une intégration de voisins capables de leur apporter insécurité et désolation. Nous demeurons convaincus qu’une consultation régionale ou une enquête sérieusement menée avec des sondages à travers l’espace CEDEAO confirmerait l’inquiétude des populations quant à l’intégration de ces pays du Maghreb.

En tout cas, les chefs d’Etat sont face à leurs responsabilités : nous souhaitons vivement qu’ils prennent en compte la paix et la sécurité des populations de la CEDEAO, au-delà des avantages commerciaux et économiques de toutes sortes qui viennent en seconde position dans la hiérarchie des priorités vitales.

Sous-évaluer ou négliger la menace sécuritaire serait une erreur fatale difficile de réparer. Le 18 décembre 2017, au lendemain du 52eme Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO, les populations de la communauté ouest-africaine ne leur pardonneront pas toute défaillance à ce sujet en acceptant le Maroc ou la Tunisie comme membres à part entière. Les citoyens sont favorables à tout partenariat économique ou statut particulier qui ne mettraient pas en péril leur sécurité.

Il s’agit bien cette fois-ci d’une décision de haute portée politique, voire stratégique, de prévention structurelle de conflits au niveau régional. Elle aura d’abord le mérite de prouver encore une forte solidarité à l’endroit des pays de la ligne de front qui viennent de former le G5 Sahel, mais également de préserver la stabilité de la région et la sécurité des personnes qui y vivent. La paix et la sécurité à travers la CEDEAO ne doivent pas être sacrifiées sur l’autel de la course à l’émergence. D’autant plus que les chefs d’Etat actuels auront fini leurs mandats respectifs d’ici 2025

Par Alioune Diop

Alioune Diop est colonel à la retraite de l’armée sénégalaise. Ancien conseiller principal en sécurité des Nations-unies, il est consultant-chercheur en Paix – Sécurité – Réinsertion.

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