Le rêve de bon nombre de pays sous-développés c’est d’accéder à l’émergence. Parmi ces pays figure la Côte d’Ivoire qui regarde l’horizon 2020 avec des sentiments d’espoir et une certaine inquiétude. Dans cette perspective, des efforts notables sont faits chaque jour dans les domaines de l’économie, des réformes administratives, des investissements au niveau des infrastructures, dans l’assainissement des filières financières etc.

Si l’on s’interroge sur la place du livre et de la lecture dans le projet d’émergence, c’est qu’en réalité, en Afrique, le livre n’est pas encore inscrit comme il se doit dans les priorités des décideurs. Les hommes de culture et notamment les hommes de lettres ont dû noter par exemple que lors des campagnes présidentielles, régionales, municipales, et cela depuis des décennies, jamais les candidats n’ont fait cas, dans leur discours de campagne, du livre, encore moins de la lecture.

Derrière la formulation de ce thème, se profile une discrète mais lourde inquiétude, j’allais dire un malaise.

En choisissant ce thème, les initiateurs de cette agape attendent du conférencier qu’il démontre à l’auditoire que le livre et la lecture peuvent jouer un rôle déterminant dans notre rêve de transcender le sous-développement. Notre mot va épouser le contour d’une démonstration.

Approche définitionnelle du mot « émergence »

Un pays émergent, selon Wiképédia, est un pays dont le PIB par habitant est inférieur à celui des pays développés, mais qui connaît une croissance économique rapide, et dont le niveau de vie ainsi que les structures économiques et sociales convergent vers ceux des pays développés avec une ouverture économique au reste du monde, des transformations structurelles et institutionnelles de grande ampleur et un fort potentiel de croissance.

Aujourd’hui, lorsque l’on parle de pays émergents, l’on cite les BRICS : le Brésil, la Russie, l’Inde, l’Afrique du Sud, la Chine. À ceux-là, il faut ajouter désormais le Mexique, l’Indonésie, la Turquie, le Koweït.

Notre problématique du jour

En quoi le livre et la lecture peuvent-ils participer aux efforts d’un pays pour accéder à l’émergence ? Comment le livre et la lecture, considérés comme des choses de l’esprit, loin des contingences matérielles, peuvent-ils être d’un apport décisif dans le combat de sortie de la pauvreté ? Quelle est la place que peut occuper la littérature dans le projet d’émergence en Côte d’Ivoire ?

I. Littérature, moyen de changement de mentalité

Il y a une expression magnifique qu’utilisent à satiété nos gouvernants. Il s’agit de l’ivoirien nouveau. Comment le construire ? Comment le façonner ? Est-il possible d’envisager l’émergence d’un pays sans transformer la mentalité du citoyen, sans une nouvelle façon de voir la vie, sans sublimer la conscience collective ?

C’est à ce niveau qu’interviennent le livre et la lecture.

La lecture a le pouvoir de transformer positivement la société ivoirienne surtout si cette lecture est orientée vers des valeurs sociales et morales. La littérature étant porteuse de valeurs, offre au lecteur des modèles de vie, des références morales, des destins exemplaires ; elle peut entraîner le développement de nouveaux comportements.

La lecture devient alors un facteur d’intégration sociale, un levier de développement et d’émancipation. Il est impossible de concevoir une société juste et démocratique, si les citoyens qui la composent ne sont pas des lecteurs. Car privés de lecture, ils ne peuvent pas comprendre qu’autant ils ont des droits, autant ils doivent respecter ceux des autres ; autant ils ont des droits autant ils ont des devoirs.

La lecture participe à la consolidation de la nation. Elle devient, par conséquent, un facteur de renforcement du sentiment d’appartenir à un même peuple. Abul Qacem Chebbi, poète tunisien décédé en 1934 à l’âge de 25 ans, auteur de Des cantiques de la vie, est considéré comme le poète national de la Tunisie. Ses vers ont permis aux Tunisiens de comprendre qu’ils appartiennent au même peuple. Ses écrits ont inspiré l’hymne de la Tunisie lors du printemps arabe.

Il est alors temps d’arrêter cette manie consistant à ravaler la lecture à une activité strictement scolaire. Il faut plutôt l’envisager comme une activité sociale.

Les œuvres littéraires ont pour logique esthétique, le bien, le beau, le juste. C’est le lieu où sont exaltées les valeurs susceptibles de transformer un être humain. Les œuvres littéraires n’ont pas d’autres buts que de transformer notre manière de concevoir la vie. La dignité, l’honneur, la vérité, la justice, la modération, l’honnêteté sont autant de valeurs que promeuvent, enseignent et partagent les écrivains dans leurs écrits. Pour se les approprier, il n’y a pas autres moyens que la lecture.

Lisez Kaïdara d’Amadou Hampaté Bâ pour comprendre que la quête du savoir est ce qu’il y a d’essentiel dans la vie d’un homme.

Dans les sociétés traditionnelles, les veillées de conte sont en quelque sorte des lectures publiques, d’efficaces séances d’apprentissage. L’éducation n’était pas l’affaire des seuls parents. Les vieillards, les griots et autres précepteurs la complétaient lors des veillées de contes. Le conte n’a pas seulement une fonction ludique. Il a une fonction didactique, moralisatrice, initiatique. Les moralités par lesquelles les contes finissent charrient toutes les valeurs sur lesquelles la société traditionnelle est construite. Le vol, l’ingratitude, l’indiscipline, le manque de respect aux vieilles personnes etc. y étaient censurées. De même les proverbes qui rythment les discours des Africains d’hier procédaient d’une méthode d’enseignement. Les proverbes enseignaient la sagesse, le savoir vivre et le savoir être.

Eh bien le proverbe, le mythe, la légende et le conte relèvent de la littérature orale. C’est pour vous dire que nos aïeux accordaient une place importante à la littérature. Ils étaient vertueux, solidaires, respectueux, dignes, honnêtes.

Les œuvres littéraires constituent le lieu où sont accumulés les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être de l’humanité. C’est le lieu où s’exprime le génie d’un peuple.

La richesse d’un pays ne se réduit pas seulement à la somme d’argent accumulé. Le progrès n’est pas seulement le triomphe du béton et du fer. Il existe pour tout pays une économie immatérielle qu’il faut respecter et valoriser comme il se doit.

L’Occident auquel nous nous référons souvent considère que la littérature est un objet d’identification nationale (le génie d’un peuple), de fierté collective et de preuve d’esprit supérieur d’une nation et sa place dans le monde. Ce qui identifie ces pays « développés » , c’est avant tout leurs références culturelles : la langue de Shakespeare, la langue de Molière, le pays de Goethe et de Wagner, la langue de Cervantès, etc. En France, Voltaire et Jean Paul Sartre sont plus que de simples mortels. Dans ce pays, il y a eu tout un rituel national pour porter André Malraux au Panthéon.

Dans les pays développés, la littérature est sacrée, elle est vénérée. Toute personne qui la combat est taxée d’inculte. Or l’inculture ne saurait rimer avec l’émergence.

II. Littérature, outil de culture générale

Le rêve de l’émergence n’est possible qu’avec des citoyens cultivés.

Or la culture ne saurait être envisagée sans le livre et la lecture. Celui qui lit emmagasine des informations qui, tôt ou tard, vont s’avérer utiles. Tout livre lu, ingurgité et digéré est un investissement qui tôt ou tard enrichit le lecteur, et par-delà le lecteur, la nation toute entière. Jules Renard a raison de dire : « Chacune de nos lectures laisse une graine qui germe. » ( Journal)

La lecture est une promesse de rencontre et d’échanges. Selon René Descartes « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés. » (Discours de la méthode). C’est par la lecture, que nous pourrons jouir du plaisir de converser avec Platon, Homère, Ronsard, Rabelais. C’est par la lecture que nous parviennent encore comme une voix venue de l’au-delà les saillies de Césaire, de Senghor, de Zadi. En les lisant, en se cultivant, nous nous donnons les outils de participer de façon efficace à la construction de notre pays.

La lecture pratiquée régulièrement forge l’esprit critique et aiguise le sens d’observation et d’analyse. Dans un monde d’émotions, la lecture nous oblige à discerner la tête froide.

La lecture a le pouvoir de transformer la vie du lecteur ; elle renouvelle son interprétation des événements. Son regard sur le monde se retrouve plus lucide et plus perspicace.

Les dirigeants et les hommes d’État qui ont marqué le monde positivement étaient de grands lecteurs, des hommes cultivés. De Gaulle pense que « La véritable école du Commandement est la culture générale ». Il ne voyageait jamais sans « Les mémoires d’Outre-tombe » de Chateaubriand.

Le grand Abraham Lincoln a entièrement lu le monumental « Vies parallèles des hommes illustres » de Plutarque. Il citait de mémoire William Shakespeare.

Le président Bill Clinton avait des heures précises consacrées à la lecture. Et son livre préféré était Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Quant à Mohammed Mossadegh, le grand homme d’État iranien à l’époque du Shah, il était convaincu que « le monde irait mieux si les hommes qui nous gouvernent lisaient davantage » .

La lecture nous fait sortir de la prison du conformisme, des prisons mentales, des préjugés, du dogmatisme, de la superstition.

Le plus grand danger que court le citoyen c’est la pensée unique, qui de façon visible ou sournoise, est encouragée dans les pays d’Afrique. Pour éviter le piège de la pensée unique, il faut se nourrir de lecture. C’est de cette façon, que le citoyen peut analyser chaque information dans sa vie, procéder à un questionnement personnel pour, en fin de compte, faire ses choix et décider librement d’orienter sa vie dans le sens qui lui sied.

Privés de lecture et de culture, les citoyens deviennent une foule moutonnière, réduite à servir de marchepieds. Ce sont ceux-là qu’on utilise pour les basses besognes, qui sont prêts à servir de chair à canons, prêts à mourir, pas pour des idées mais pour un individu. Ce sont ceux-là qui constituent les bétails électoraux, transportés dans de piteux camions pour s’adonner à des séances d’ovations et de panégyriques.

III. Place du livre dans l’économie

Puisque le mot émergence nous installe dans l’univers de l’économie, nous allons démontrer que le livre n’est pas un poids mort dans le secteur de l’économie. En effet, il existe dans notre pays, une industrie du livre qui attend d’être mieux encadrée pour influer durablement sur la croissance de notre économie.

Nous allons ici élargir l’horizon et parler du secteur de la culture dans son ensemble. Nous allons nous référer à un article écrit par le Pr David Ngoran répondant au ministre Gnamien Ngoran qui affirmait qu’on ne développe pas un pays avec la littérature.

Prenons le cas de la France.

Les chiffres d’un récent rapport conjoint des ministères de la culture et de l’économie en France, un pays qui respecte la culture (3 janvier 2014) basés sur les calculs de l’INSEE, ont créé la surprise.

En effet, selon ce rapport, la culture contribue à hauteur de 57,8 milliards d’euros au PIB. Ce qui équivaut à 3,2% du PIB, soit sept fois la valeur ajoutée de l’industrie automobile. Ce que confirme une autre étude du cabinet privé Ernst & Young parue en novembre 2015 et qui évaluait le chiffre d’affaires direct des industries culturelles et créatives à 61,4 milliards d’euros.

De même, les seules entreprises culturelles emploient quelques 670.000 personnes, soit 2,5% de l’emploi dans tout le pays. A cela s’ajoutent les 870.000 professionnels de la culture qu’emploient les entreprises non culturelles. Les secteurs concernés par ces études sont ceux du spectacle vivant, du patrimoine, des arts visuels, de la presse, du livre, de l’audiovisuel, de la publicité, de l’architecture, du cinéma, des industries de l’image et du son ainsi que l’accès au savoir et à la culture, c’est à dire les bibliothèques et les archives par exemple. Des domaines dans lesquels l’Etat français intervient en retour à hauteur d’à peu près 13,9 milliards par an. Au total, l’apport de la culture à l’économie, avec ses effets d’entraînement (activités induites comme les matériaux utilisés, les loyers, l’électricité etc.), atteint les 104,5 milliards d’euros. Soit 5,8% de la somme de toutes les valeurs ajoutées.

Comme nous le voyons, une politique industrielle hardie participe clairement au développement socio-économique d’un pays.

Qu’en est-il de la CI ?

En Côte d’Ivoire, les chiffres dont nous disposons ne sont pas récents.

En 1998, le chiffre d’affaires des CEDA s’élevait à 4 milliard de franc CFA quand celui de NEI passait à plus de 5 milliards en 1999. Par ailleurs, Les derniers chiffres de l’industrie du livre en Côte d’Ivoire attestent d’une santé économique fort reluisante du secteur (26,4 milliards de francs CFA et 1291 personnes employées pour la région d’Abidjan), ainsi que 7 millions de livres imprimés annuellement. (Voir La Tribune de l’économie n°130 du 26 /11/2012.

Au-delà des chiffres, nul ne peut soutenir que les Bernard Dadié, Barthelemy Kocthy, Harris Memel Fotê, Bernard Zadi, Charles Nokan, Niangoran Porquet, Niangoran Bouah, Ahmadou Kourouma, Amadou Koné, Jean-Marie Adiaffi, Henriette Dagri Diabaté, Niamkey Koffi, Loukou Jean Noel, Véronique Tadjo, Tanella Boni, et tous les autres gardiens de notre conscience collective, n’ont vécu que de trop pour n’avoir apporté qu’une « valeur zéro » à notre économie nationale.

Le livre participe à l’économie non économique d’un pays comme le dit si bien Pierre Bordieu. La richesse qu’elle produit étant immatérielle n’a pas de prix.

CONCLUSION

Permettez-moi de paraphraser le Roi Christophe d’Aimé Césaire :
« …notre passé récent nous impose plus de culture que tous les autres pays. A qui fera-t-on croire que tous les pays d’Afrique, je dis bien tous, sans exception, ont connu la guerre, la déchirure, les déplacés de guerre, la xénophobie, l’exclusion, la haine, la division, les fosses communes ? Nous mesdames et messieurs. »

Alors, au vu de notre situation, si nous voulons colmater les fissures de l’édifice, transcender les divisions, grandir en tant que nation unie et forte, voyez comme s’imposent à nous le livre et la lecture, en tant outils de culture et d’intégration sociale.

Lire pour comprendre, lire pour se pardonner, lire pour s’unir. Lire à temps et à contre temps. Lire par les temps fastes et néfastes.

« C’est parce que nous avons connu la guerre qu’il faut demander aux Ivoiriens plus qu’aux autres peuples : plus de lecture, plus de livres, plus de bibliothèques, plus de culture. Un livre, un autre livre, encore un autre livre et tenir gagné chaque livre lu. C’est d’une remontée jamais vue que je parle, mesdames et messieurs. Aller d’un Etat de non-lecture à un Etat de lecteurs. Et malheur à celui qui refusera de lire » .

La question de la lecture, dans un pays comme le nôtre, qui aspire à l’émergence, devrait, être traitée comme une question prioritaire.

Les Ivoiriens doivent lire parce que parmi les différents moyens de construire des citoyens éclairés, cultivés, instruits des valeurs républicaines, sociales et morales, celles qui obstruent la voie de l’émergence se trouve en bonne place la lecture.

Le livre est le navire capable de nous conduire à bon port, mais c’est la lecture qui permet de libérer ses amarres. Le livre à mes yeux est un trésor qui dort dans un coffre verrouillé dont la seule clé est la lecture.

Mais pour que notre prêche ne se perde pas dans le charivari des revendications, il faut que les décideurs mettent tout en œuvre pour amener les livres là où ils ne sont pas. Il faut que soit pris l’engagement à tous les niveaux où se prennent les décisions qui mettent en jeu le destin collectif, de faire de la lecture une priorité nationale. Dans le cas contraire, la dégénérescence de valeurs auxquelles nous assistons se poursuivra de façon implacable.

Je termine pour dire : nous avons essayé la politique, nous avons récolté la guerre… essayons maintenant la culture par la lecture.

Macaire Etty
Président de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire (AECI)

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