Le Président Alassane Ouattara, conformément à la tradition républicaine a adressé son message de fin d’année à la nation le 31 décembre 2018, dans lequel il a indiqué les perspectives pour l’année 2019. L’an dernier, au lendemain de son discours de présentation de vœux, nous avions sollicité de sa haute bienveillance, que soient libérées toutes les personnes incarcérées au motif de leur implication dans la crise post-électorale. Nous nous félicitions que cette demande sociale ait été entendue et satisfaite. Cet acte de décision a puissamment contribué à la décrispation du climat politique et à la relance du processus de réconciliation nationale.

Cependant, nulle part dans son intervention, le Président de la République ne dresse le bilan des nombreuses promesses contenues dans son discours de l’an dernier. Annoncer de nouveaux chantiers pour 2019, sans revenir sur l’état d’avancement des engagements antérieurs, ne nous permet pas d’avoir une idée exacte de leurs réalisations, d’autant plus que la Côte d’Ivoire manque cruellement d’outils d’évaluation et de suivi des politiques publiques. Aussi l’examen de son discours, nous conduit à décomposer celui-ci en mettant les éléments qui y apparaissent en relation avec les réalisations du passé et les perspectives qui se dégagent pour l’avenir, afin d’en établir la pertinence. Ainsi, notre analyse critique du discours se présente comme suit:

I- PROGRAMME SOCIAL D’URGENCE

Celui-ci se singularise cette année par son caractère fortement social. En effet, il s’adresse davantage aux conditions de vie des populations (eau, électricité, santé, éducation, insertion sociale des jeunes, autonomisation des femmes). Ce volet présenté sous la forme d’un programme d’action gouvernemental à venir, occupe presque la moitié du temps du discours. Cela exprime à la fois, d’une part, une volonté politique assez forte que nous saluons et d’autre part, la reconnaissance des insuffisances du volet social de l’action gouvernementale jusque-là. Ceci ouvre une problématique sur la faiblesse du caractère inclusif de la croissance que nous ne cessons de dénoncer. La question est de savoir dans quelle proportion la capacité de notre économie au stade actuel de son développement permet une distribution de la richesse nationale ? A l’opposé, le niveau de la distribution serait suffisant, alors que sa nature ne serait pas équitable et inclusive, d’autant plus que le système de gouvernance permet une déperdition de ressources de plusieurs milliards par an.

En effet, le contraste entre les chiffres annoncés par le Gouvernement et la qualité de vie des ivoiriens, telle qu’il la vivent et la perçoivent, persiste. Le Président lui-même le reconnait dans son discours : « Malgré la croissance économique soutenue depuis plusieurs années, je pense aussi à tous ceux qui doivent faire face à des conditions de vie parfois difficiles aussi bien dans nos villes que dans nos villages… Le Programme Social du Gouvernement, qui sera mis en œuvre dès 2019, abordera toutes les problématiques sociales avec beaucoup plus d’ampleur et de pragmatisme, afin de garantir à tous, des résultats immédiats et durables ». Nous nous félicitons que la gouvernance prenne, avec plus de détermination, en compte cette autre demande sociale persistante. Le Président Ouattara défini dans son discours cinq axes prioritaires pour ce plan social d’urgence 2019:
1- fournir aux populations, des services de santé de proximité, et améliorer la protection sociale

2- renforcer les conditions d’accès et de maintien à l’école des enfants de 6 à 16 ans, notamment les jeunes filles, et améliorer les conditions d’étude et de vie des étudiants ;

3- favoriser l’accès des populations aux logements, à l’eau potable, à l’énergie, au transport, aux biens de grande consommation ;
4- accroître l’accès des jeunes ainsi que des femmes, piliers de nos familles et de nos communautés, à des revenus et à un emploi décent et stable ;
5- créer les conditions pour le bien-être des populations en milieu rural et assurer la sécurité alimentaire.Le programme présenté aux ivoiriens pour sa campagne de 2015 comportait déjà ces même chantiers. Comment comprendre le caractère inédit et novateur qu’il veut lui donner à 2 années du terme de son mandat, alors que son programme 2015-2020 est toujours en cours d’exécution ? Cet aspect du discours peut suggérer une opération de séduction électoraliste, si l’on excepte l’ampleur de l’enveloppe de ces dépenses, dont on ne sait rien par ailleurs sur l’origine des ressources (budget ou emprunt ?). En tout état de cause, en dépit des avancées macroéconomiques remarquables, le bilan d’étape à mi-mandat de son 2ème quinquennat fait apparaître que les objectifs en matière sociale, démocratique et de bonne gouvernance, n’ont pas été pleinement atteints. Ce goût d’inachevé perturbe la conscience collective des ivoiriens dans la mesure où ils peuvent légitimement s’interroger sur la continuité programmatique de son projet, dont la réalisation complète nous amène à l’horizon 2025-2030. Cette interrogation soulève la problématique de l’alternance pacifique du pouvoir en 2020, mais aussi pour le futur jusqu’en 2040, si nous voulons atteindre l’émergence véritable. Toutefois, deux points particuliers de ce programme attirent notre attention, en raison de leur importance particulière : l’insertion socio-économique de la jeunesse ( 70% de la population ivoirienne ) et là rémunération du travail agricole (25 % du PIB et plus 50 % des recettes d’exportation).

II- DE L’INSERTION ET DE L’EMPLOYABILITE DES JEUNES ET DES FEMMES

Dans son discours, le Président OUATTARA propose comme axe stratégique pour l’employabilité des jeunes, de renforcer leur formation et de développer des compétences nouvelles (création de nouvelles filières technologiques, recrutement de moyens humains 15000 enseignants 2018-2019, accroissement des moyens matériels et des structures du parc scolaire avec 5 nouvelles universités à l’horizon 2025, cinq cent mille tables bancs ). Il semble vouloir limiter l’action du gouvernement au socle régalien et proposer à la jeunesse de s’orienter vers les nouveaux débouchés qu’offrent les NTIC et l’industrialisation du pays, notamment de la transformation de sa production agricole. Autrement dit, il affirme le principe de l’économie libérale, limitant le rôle de l’état à la création des conditions macro-économiques favorisant l’emploi. De notre point de vue cette vision ne va pas assez loin pour apporter des réponses à ce besoin crucial notamment par la promotion de l’entrepreunariat national, pour constituer une masse critique susceptible d’assumer la croissance et de la tirer de l’intérieur. Il serait également judicieux de mettre en œuvre, une batterie d’incitations fiscales et législatives plus étendue et de mettre en place des mesures financières et bancaires d’accompagnement en direction des jeunes entrepreneurs de prime emploi.
Pour ce qui est de l’autonomisation des femmes, la réponse institutionnelle que le gouvernement y apporte est le FAFCI. D’un montant prévisionnel de 10 milliards pour 2018, le Président OUATTARA donne l’assurance que cette dotation sera revue à la hausse, ce qui est à encourager. Il conviendra davantage de démocratiser le mode d’accès à ce fond, et d’en clarifier les critères d’octroi. L’institution chargée de ces fonds publics pourrait être confiée à un démembrement de l’état pour être conforme au standard de la bonne gouvernance.

III- DE LA QUESTION DES PAYSANS

« J’ai une pensée particulière pour nos parents paysans, qui contribuent énormément à la richesse de notre pays et qui ont vu leurs revenus diminuer considérablement, en raison de la chute brutale des cours mondiaux du cacao et du café. Je veux les assurer que nous continuerons à veiller à leur offrir le maximum possible pour leur bien-être. C’est le sens de notre coopération avec le Ghana, deuxième producteur mondial de cacao après la Côte d’Ivoire, en vue de maintenir les cours à un niveau convenable pour nos paysans. »
Cette portion du discours du Président OUATTARA est difficilement compréhensible. Les cours mondiaux du cacao et du café sont naturellement sujets à des fluctuations. C’est précisément en prévision de l’impact de celles-ci sur les revenus des paysans qu’a été instauré le système de stabilisation, afin d’assurer et garantir aux producteurs agricoles un prix rémunérateur et faire face à la volatilité du marché, en constituant des réserves de prudence permettant d’amortir de tels chocs. En effet, l’effondrement des revenus agricoles de nos parents paysans procède plus de l’inefficience du CCC que de la fluctuation des cours mondiaux.
Le Président de la République disait dans son discours de nouvel an précédent: « Je voudrais, à nouveau, saluer nos parents producteurs qui ont accepté de prendre leur part de sacrifice. Je les félicite pour leur courage et leur abnégation. Le Gouvernement a, quant à lui, pris toutes les mesures nécessaires pour continuer d’améliorer la gestion de la filière cacao et rendre le système plus résistant à de tels chocs à l’avenir » (31 Déc 2017), pourtant, en milieu d’année, le gouvernement s’illustrait par un immobilisme vis-à-vis des dirigeants du Conseil Café Cacao, lorsque les résultats de l’audit de KPMG révélaient la perte de près de 300 milliards de francs CFA. Ce n’est guère rassurant pour l’avenir et très surprenant pour l’absence de sanctions auxquelles on aurait pu s’attendre.

IV- DE LA VIE POLITIQUE ET ÉLECTIVE

« Il n’y a qu’une seule Côte d’Ivoire, notre patrie commune. Elle est une et indivisible. C’est pourquoi, nous devons veiller à ce que les mutations politiques en cours ne fragilisent pas la cohésion des Ivoiriens. »
Ces mots du Président OUATTARA sont pleins de sens. Nous souhaitons que les acteurs politiques de notre pays puissent s’en approprier. Il est remarquable, que ce soit uniquement cet aspect qui ait été privilégié par les médias et de nombreux commentateurs. C’est ainsi que le développement de l’Afrique reste l’otage de la politique politicienne, puisque nous n’accordons qu’un intérêt secondaire aux questions de développement proprement dit. Pour notre part, nous nous prononcerons prochainement, par une proposition en vue de la réforme du processus électoral, en tant que l’un des gages permettant une alternance pacifique du pouvoir dans notre pays. Bonne et heureuse année à toutes et à tous, encore fois et merci pour votre disponibilité.

Hamed Koffi Zarour

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