Vingt années se sont déjà égrenées depuis le rappel à Dieu, le 5 octobre 1997, du cardinal Bernard Yago. A l’approche de cette date, son souvenir ressurgit en moi, comme s’il m’envoyait un message d’outre-tombe, de la Cathédrale d’Abidjan, Sa Cathédrale, où il repose en Paix pour nous dire : « ne soyez point tristes à cause de moi. J’ai fini mon pèlerinage. Je suis allé vers le Seigneur. Vous avez prié pour moi. Je suis avec Lui. Pour toujours. Là où la vie est encore plus belle. Dans toute sa plénitude. Ses parents, neveux, petits-neveux, arrière-petits-neveux, les familles alliées, ses amis, continuent d’avoir une pensée pour lui. Des messes seront dites. Mais au-delà de ce recueillement, j’ai cru utile de remuer des souvenirs que je porte à la connaissance de mes frères et sœurs Ivoiriens. J’ai eu l’immense privilège d’être parmi les neveux du cardinal, le premier qu’il a attiré très près de lui, de 1949 à 1970, durant ma formation humaine, de l’enseignement primaire et secondaire à Bingerville, au lycée classique d’Abidjan, et au collège Libermann de Douala au Cameroun, au sortir de l’université au Canada. A la différence des recherches fouillées et argumentées de ses biographes, ce sont ici des faits quelques fois anodins ayant retenu mon attention qui me permettent de dresser avec beaucoup de subjectivité le profil de l’homme. L’important ici n’est pas la recherche de l’objectivité, mais les leçons que l’on peut tirer d’une vie entièrement consacrée à Dieu.

Les pastilles de Monsieur l’Abbé.

Monsieur l’Abbé, c’est ainsi que je l’appelais, m’avait confié à un tuteur abouré, fonctionnaire au service de l’agriculture de Bingerville. Je lui rendais visite assez régulièrement les jeudi après-midi au petit séminaire de la même cité. Le môme que j’étais avait remarqué que l’Abbé était un homme très ordonné. Il occupait une chambre équipée d’une petite table sur laquelle tout était soigneusement rangé, et d’une couchette étroite à peine plus confortable qu’un lit picot. A chaque visite, le petit villageois débarqué de Kpass recevait des pastilles Valda qu’il appréciait pour les sensations qu’elles lui procuraient au niveau des poumons. Un jeudi, je suis monté directement à sa chambre dont la porte n’était pas fermée. Mon regard a été attiré par la boîte de pastilles positionnée à sa place habituelle. J’ai bondi sur elle, l’ai ouverte discrètement, me suis servi sans exagérer, et ai mis quelque précieux bonbons dans ma poche. Je l’ai refermée et déposée avec précaution à sa place. J’ai entendu alors une voix qui m’a dit : « tu as commis deux péchés : un péché contre le vol, et un péché contre la gourmandise. Tu dois aller te confesser ». Mon sang à fait un tour. L’attraction des pastilles m’avait empêché de remarquer la présence de l’oncle étendu dans son lit. Pris la main dans le sac, je suis ressorti tout penaud, sans dire aurevoir. Subtiliser quelques pastilles à un oncle, si c’était un péché, ne pouvait être pour moi un péché mortel. Aurais-je dû passer au confessionnal pour ce péché véniel ?

« La vie est belle » !

C’est sans doute la phrase que l’Abbé d’hier parvenu au summum de la hiérarchie catholique, -il était papabile- a le plus prononcée dans sa vie. « La vie est belle » ! Ce mot est gravé en lettres métalliques juste à l’entrée de son bureau, sur le site de la cathédrale. C’était presqu’un refrain dans sa vie quotidienne, dans la joie comme face aux épreuves. J’ai fini par me convaincre, quand je l’entendais tenir un tel propos dans des situations pénibles ou pendant une réflexion profonde, que cette parole lui revenait pour l’aider à retrouver des forces.

La sobriété, un choix de vie

Comment la vie pouvait-elle être belle dans un confort aussi étriqué pour un Prince de l’Eglise ? Du statut d’abbé à celui de cardinal, l’agrément de sa résidence avait peu évolué. Même dans le chic quartier de Cocody non loin de l’Ivoire, le prix de son salon ne pouvait être estimé à plus de 50 000 F/CFA. Les offres généreuses de remplacement ne manquaient pas. Mais c’est dans ce décor qu’il accueillait diplomates, dignitaires religieux, et hommes politiques dont le président Houphouët à plusieurs reprises. Il a refusé d’occuper la somptueuse résidence à l’image de la cathédrale de l’évêché du diocèse et la maison de retraite offerte par la congrégation Notre Dame de la Paix. Sa salle à manger était par contre plus confortable et généreuse en places, et sa cave bien fournie en crus de vins et de champagnes qui n’étaient pas non plus des plus mauvais crus. Elle était ravitaillée par de généreux donateurs qui s’effaçaient subtilement en laissant leur adresse à son gardien musulman, Bema , le gestionnaire de cette cave.

Le cardinal Yago n’était pas pour autant un prélat démuni financièrement. Sa famille sait, par voie de notaire, qu’une partie très importante de ses ressources financières personnelles non déclarées a été cédée à l’Eglise catholique de par sa propre volonté. Le locataire de la cathédrale Saint Paul avait fait sienne ce passage de la première lettre de Saint Paul apôtre à Timothée : 6, 2c-12. « Ceux qui veulent s’enrichir tombent dans le piège de la tentation, dans une foule de convoitises absurdes et dangereuse, qui plongent les gens dans la ruine et la perversion. Car la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent. Pour s’y être attachés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont infligé à eux-mêmes des tourments sans nombre ». La sobriété était pour lui un choix de vie dans son sacerdoce.

L’anticipation au service de l’Eglise

Avoir le sens de l’anticipation pour toute organisation, c’est mettre la vision du long terme au servie du court terme en vue de rendre possible ce que d’aucuns peuvent penser impossible. Ce que je pouvais faire comme géographe qu’il a contribué à faire former, c’était de l’aider à interpréter des cartes de la dynamique territoriale de la mégapole abidjanaise. L’évêque, puis le cardinal, a eu une stratégie efficace, sur la base de l’information géographique, pour acquérir des terrains urbains localisant longtemps à l’avance les futures paroisses des fidèles catholiques de son diocèse dans tous les quartiers.

Servir et non se servir

« La vie est belle » dans la sobriété, pour « servir et non se servir. C’étaient deux principes de vie disjoints, mais liés, dans le « package » qui gouvernait son itinéraire sacerdotal. Il ne voulait pas être en contradiction avec lui-même dans l’agir et avait horreur de tendre la main en vue d’obtenir des avantages matériels pour lui-même ou ses proches, à fortiori pour l’Eglise. Il répétait souvent aux siens, à ses amis ou aux vagues cousins qui sollicitaient son appui pour soutenir des demandes de promotion de ne pas l’obliger à « ramper ». Ce que l’homme politique te donne de la main droite, il peut le récupérer de la main gauche. C’était un troisième principe dans sa règle de vie. L’articulation des éléments de la trilogie ci-dessus relevée était le socle sur lequel il s’appuyait pour se donner une grande marge de liberté dans ses homélies devant ses ouailles et les dignitaires au summum du pouvoir temporel dans la République.

Il n’était pas un évêque rouge

Le Saint-Père Paul VI avait institué des Messes pour la Paix le 31 décembre en 1967. Les plus hautes autorités du pays y étaient conviées et c’était une excellente tribune pour faire entendre sa voix à travers ses homélies qui fléchaient sa non-indifférence envers les problématiques d’ordre temporel sur le devenir de la nation ivoirienne. Il se jetait ainsi quelques fois dans l’arène politique depuis sa tribune religieuse avec des prises de position courageuses sur la justice et des problèmes sociaux aux incidences politiques lui donnaient l’allure d’un « évêque rouge ». Il fallait pourtant voir sa parole devant Dieu sous l’angle de la responsabilité que lui donnait la pourpre cardinalice et les exigences pour construire la Paix : la défense de la vérité, la justice, la liberté, le respect de la dignité humaine et des opprimés.

Ut omnes unum sint

« Que tous soient un ». C’était son credo pour baliser sa propre voie dans sa contribution à la construction d’une cité terrestre de Paix en menant le bon combat : celui qui permet de « s’emparer de la vie éternelle ». Il lui fallait, à cette fin, une bonne dose d’autorité morale et de valeurs mobilisatrices concrètement vécues pour dénoncer l’injustice et prôner la Piété, la Foi, la Charité, la Persévérance, la Douceur, l’UNITE. Saint Paul à profondément inspiré l’oncle. C’est à son appel pour « s’emparer de la vie éternelle » qu’il a répondu et « a prononcé sa belle profession de foi devant de nombreux témoins », le premier jour de mai de l’an 1947.

Bernard Yago : un nom qui ouvrait des portes

Malgré sa prudence et sa très grande réserve devant les nombreuses sollicitations, il demeurait largement ouvert pour aider à dénouer des problèmes. Il intervenait pour des causes qui lui semblaient justes, ou réparer des injustices. Nombreux sont les citoyens anonymes de toutes conditions sociales, de toutes origines ethniques et religieuses, auxquels son nom a ouvert des portes dans le sens de sa profession de foi. Son réseau de relations l’aidait à résoudre des problèmes en lien avec le maintien de la Paix dans notre pays. Il comprenait, parmi les anciens et les plus fidèles : le président Félix Houphouët-Boigny, le président Henri Konan Bédié, l’imam Tidiane Bah de la Riviera, le pasteur méthodiste Samson Nangui et les chevronnés diplomates Arsène Usher Assouan et Camille Alliali. A propos du président Houphouët, il nous a confié ceci un soir, à Kpass, au cours d’un dîner très familial, en présence du maire de Dabou, époux de sa petite cousine Lohouës Marie, et du secrétaire des section du PDCI, feu François Akessè, époux de sa nièce Koby Dorothée : « C’est après sa disparition que vous découvrirez la grandeur de l’Homme que vous avez perdu ». Les crises de sécurité que la Côte d’ivoire traverse depuis la grave entorse faite au climat de Paix avec l’irruption des hommes armés sur notre scène politique la veille de noël 1999 invitent les Ivoiriens à méditer la profondeur de ce message.

Pr KOBY Assa Théophile

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