Ce titre à lui seul, choque; il rebute. Y a-t-il en effet d’autres  » dieux » que Dieu ? Et quand ainsi exclamé, il est illustré avec l’image d’un masque sur la page de couverture, l’on ne peut s’empêcher d’y déceler une provocation, un affront à …l’unicité de Dieu ? Comment peut-on parler de « dieux » devant …Dieu ?
Mais ne nous y trompons pas. Les scènes que déroule Philippe Pango dans la conscience du lecteur, sont certes un conflit, mais pas ce conflit entre croyances religieuses qui tendrait à nier Dieu ou dieux. Il s’agit plutôt de ce conflit séculaire entre le bien et le mal, l’amour et la haine. Conflit qui transcende les espaces, le temps et bien entendu, les différences, qu’elles soient culturelles, raciales ou religieuses. Un tel conflit, projette immanquablement l’humain, devant la nécessité du choix. Quel parti prendre ? Où se trouve le bon ? Qu’en est-il du mauvais ? L’un serait-il dans le recours aux « dieux » pour se défendre contre une traque subie, traque mue par la haine de la différence ? L’autre se trouverait-il enfoui dans la foi en Dieu, foi au nom de quoi, l’on exècre son prochain différent ? Voici ici posé le dilemme, né du choc des croyances et de l’ambivalence des pratiques. Ce conflit est d’autant plus profond chez l’africain, qu’il se trouve au carrefour de deux cultures: l’une importée, caucasienne ou arabique et l’autre ontologique, qui malgré la prééminence de la première dans la croyance de l’Africain, continue de structurer sa mentalité. En effet, nous dit Philippe Pango, ces « pratiques [divinatoires] qui meublaient (…), meublent encore le quotidien de nombreux africains, même quand ces derniers se font passer officiellement pour chrétiens ou musulmans » p. 21. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à observer les fidèles « …prompts à aller « consulter » … » p. 198.
Au regard de cette réalité hybride de la foi chez l’Africain, Philippe Pango semble interroger. Où se trouve la frontière entre entre Dieu et dieux, monothéisme et polythéisme. Et s’il est vrai qu’en Afrique,  » les uns ne sont musulmans que parce qu’un jour, des arabes leur ont rendu visite à dos de cheval et endoctrinés de force par l’épée [et que] les chrétiens, ne le sont que parce qu’un jour, des colons ont bien voulu mettre dans leurs valises quelques prêtres armés de Bibles, en embuscade derrière les canons qui leur ouvraient le chemin » au nom de quoi telle croyance serait-elle supérieure à telle autre ? Comme pour se convaincre de la vacuité des querelles de religions, Philippe Pango, à partir de l’exemple d’un pays imaginaire africain, nous explique que : « l’Arabie aurait été au Sud de Toidi et le colon arrivé par le Nord que ceux qui se disent musulmans aujourd’hui seraient de fervents adorateurs d’un certain Jésus Christ de Nazareth, et les autres des inconditionnels du Prophète Mahomet.» pp. 72-73. Et comme s’il avait voulu faire siennes les pensées du Dalaï-lama, le plus important, semble soutenir l’auteur, n’est guère « qu’un être soit croyant ou non, il est beaucoup plus important qu’il soit bon.»
Ô DIEUX, Éditions Les classiques ivoiriennes, 2016, sonne alors pour le lecteur, comme un appel, celui de se déterminer dans sa relation avec sa croyance et ses actes. Et l’histoire de Jean Baptiste qui défile tel l’un de ces  » thrillers » que seuls savent mettre en scène des réalisateurs de la trempe de Clint Eastwood, sert de miroir à chacun pour regarder sa vie et voir si le reflet que lui renvoi ses actes, sont conformes à cette bonté humaniste. N’est-ce pas que l’amour du prochain est au cœur de tous les enseignements qui gravent sur le disque dur de nos mémoires, cette foi nôtre, qu’elle soit abrahamiste ou animiste ? La grande habilité de l’auteur, a consisté ici à illustrer dans son livre, la relation ambiguë entre foi et pratique. En mettant en scène un africain aux prises avec le racisme qui fait corps avec le Sud des Etats Unis, Philippe Pango déroule savamment le noeud de cette altérité relationnelle.
Jean Baptiste, militaire de son état, est choisi par l’ambassade du pays de l’oncle Sam pour y bénéficier d’un stage de trois mois, contre l’avis du Chef d’Etat-major de son pays, la république de Toidi. À peine foule-t-il la base militaire de Vidor, au Texas, qu’il est cerné par le racisme … du Blanc, sa haine pour le Noir; une haine, «…inculquée, non génétiquement, cela est impossible, mais socialement. Il est né Blanc, n’a connu que des Blancs qui haïssent les Noirs.» P. 82. L’oncle Wozan, initié à lire l’avenir, présageait ces graves dangers. Aussi entreprit-il dès l’annonce du voyage de son  » fils », de le protéger. Il envoi dès lors Jean Baptiste chez deux de ses amis. Parce que chrétien, le militaire qui « savait que la génération de ses pères avait de tout temps trempé dans des pratiques divinatoires supposées protectrices (…) n’en avait jamais éprouvé le besoin» P. 21. Par respect cependant, il se soumet à la volonté de son oncle. Deux semaines durant, il est « préparé. » D’abord chez le vieux Soro, le maître dozo, confrérie qui depuis des siècles, «…a formé les plus intrépides chasseurs, soigneurs, tradipraticiens et guerriers que l’Afrique de l’Ouest ait connus.» Puis à Ouidah, au Benin. Le voyage dans ce pays, fut long, de sorte qu’à peine arrivé à destination, le militaire sombre dans les bras de Morphée. Mais qu’elle fut agitée, sa nuit dans la concession de Quénum, le second ami de son oncle. Dans son songe, Jean Baptiste retrouvât tout son corps prisonnier, dans la terre, au milieu d’une enceinte ceinturée par trois cases. Seule était libre, sa tête. Il vît alors converger vers lui, une horde de serpents, … des pythons.
De ce cauchemar initiatique, le militaire naît de nouveau. « Dorénavant, il n’est plus Jean Baptiste Kimon Kouassi. Il est l’enfant vaudou» p. 32. Il embarque ainsi pour les Etats-Unis. Point de chute, le camp militaire de Vidor. A sa vue, Carter, le sergent-chef chargé de son instruction, tance son supérieur: « God damn it, (…) Qui m’a foutu un sale nègre dans mon unité ? » Visiblement, il n’a que faire des instructions de sa hiérarchie encore mois des subtilités des relations diplomatiques. Il ne veut pas d’un négro, qui plus est, vient de l’Afrique, à Vidor encore moins dans son unité. Il faut casser ce nègre, à tout prix et à tous les prix. Alors commence pour Jean Baptiste, le chemin de croix. Il est harcelé, traqué comme un … pestiféré. Dans ce désert brûlant de la canicule d’une adversité raciale tenace, il trouve en Christine, un oasis où s’abreuver d’une fraîcheur humaniste. Elle seule semble lui vouer une certaine amitié, qui la détermine à prendre fait et cause pour le nègre. Mais il demeure pour elle, la blanche, un mystère entier. Du côté de ceux qui en veulent à l’Africain-Noir, il faut gommer cette tâche sombre, salissante pour la pureté de leur race. Carter, prétextant alors un exercice de saut en parachute, livre son compagnon d’arme au Ku Klux Klan, dirigé par Brian. Largué « accidentellement » Jean Baptiste atterrit dans un paysage inconnu. Brian et sa bande, armés d’un chien et de fusils, lancent l’assaut. La chasse au nègre commence, trépidante. Philippe Pango soumet dès ce moment son lecteur au rythme cadencé des scènes qu’il déroule. Le scénario est captivant.
Dans cette jungle où sont abandonnés les protagonistes, la vie et la mort se côtoient, rusent et s’affrontent dans un combat épique. À la base de Vidor, Christinne est inquiète tout comme l’est le commandant de l’armée qui craint un incident diplomatique. Dans le creuset de cette succession de suspenses, qui agite le cœur du lecteur de spasmes qui oscillent tels des essuie-glaces entre craintes et espoirs, des forces invisibles au commun des mortels sont de la partie. Agile, la plume de l’auteur virevolte parfois et projette son lecteur, sur les récifs du passé de Jean Baptiste, à Bassam, dans le sanctuaire des N’zima et Abouré, au sud de Toidi, comme pour souligner que le conflit des croyances et des civilisations, celui entre la haine et l’amour, n’est lié ni à l’espace, ni au temps, encore moins à la couleur de peau. Il peut prendre racine sur une même terre et opposer des « frères » unis par la même époque.
Au cœur des batailles multiples qui se déroulent à des époques et espaces séparés mais qui parfois se rapprochent dans l’univers immatériel, l’auteur, avec subtilité, tisse les liens entre le diurne et le nocturne, le modernisme et le traditionalisme, le passé et le présent, le matériel et le spirituel. La plume de Philippe Pango prend alors la forme d’un effluve dialectique, qui entremêle des senteurs multiples et multiformes, sans jamais opéré un choix. Mieux, ainsi que le souligne Emmanuel Niamkétchi à la huitième de page, l’auteur donne à chacun, l’occasion de «…laisser parler son libre arbitre, non pas pour écraser son semblable, mais pour essayer avant tout, de le gagner à la logique de la dignité et de l’intégrité ontologiquement inscrites en tout homme, sans distinction aucune.» Et c’est en définitive dans cette nature cognitive que réside la portée subliminale de cette œuvre.
Bonne lecture !

Anderson Kra ( écrivain)

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