La vraie Beauté est celle qui porte le label de la naïveté, celle qui surprend comme la poitrine ferme et subulée d’une adolescente dont la plastique s’élance avant l’âge. La véritable Beauté, celle qui selon Platon part du sensible vers l’intelligible, est intuitive, instinctive, – mais en même temps s’obtient d’un effort dialectique qui sans viser le beau vous transporte au Bien par l’entremise de l’esthétique -, cette Beauté là se présente sans fard ni artifice. En ouvrant le dernier livre de Manchini, cette beauté troublante, déconcertante, non préméditée, qui trouve même dans l’horreur, dans la mort d’un être ankylosé par le VIH et stigmatisé par la société un charme pour atténuer la souffrance, en levant les stores de l’ouvrage de Defela, vous caresserez sans nul doute cette beauté dont l’éclosion du charme se trouve recélée dans la façon de porter le récit.

Pour parler du roman de Manchini Defela, Le jour où tout a basculé, le lexique français nous parait dans un état d’indigence prononcé – et cela s’accentue en adjonction à nos propres lacunes lexicales – pour dire avec exactitude la beauté qui rampe dans le parterre de ce jardin littéraire à l’intrigue non-offerte. On commence à lire, on suit un fil jusqu’à ce qu’un autre d’un coloris différent s’y mêle et comme au relais la passation se fait de fort belle manière. On ne sait jamais où le récit nous conduit mais on est conscient d’une chose : l’histoire est bien échafaudée, bien charpentée, bien chapeautée par des titres intrigants « Le jour où la vie m’a été contée, le diable est à ma porte, l’autre nom de la vie, chronique d’une mort annoncée ». Le rythme ne laisse guère le temps au lecteur de faire une pause, d’ailleurs, faire une pause serait manquer un épisode, on a envie de tout savoir, de savoir ce que la page suivante nous réserve, de savoir jusqu’ou va nous mener ce procès légendaire auquel est mêlé maître Altite, ce magistrat de renom, quand en est-il de Merlot, ce journaliste à la grande gueule qui ne jure que par son business de paparazzi ? On ne connait pas les desseins de la belle Méola lorsqu’elle se lie à Merlot, elle qui semble être la plus belle de toutes les femmes, consciente de cette beauté fatale, elle que tous les hommes rêvent d’avoir, elle qui inspire confusément le bien et le mal « Femme de classe, baratine avec plus ou moins de finesse, une sympathie doctorale. Tous les hommes tombaient à ses pieds. C’était une beauté venue d’ailleurs, avec des yeux de Venise, un corps cinq étoiles et cette fantaisie dans la démarche qui faisait chanter tous les cimetières de Mada. » (P.24)… on ne sait pas mais on part, et à vive allure. Les lexies, les locutions, la ponctuation…tout marche dans un rythme endiablé et si plaisant. Et comme si cela n’était pas suffisant les descriptions, les élocutions, les impressions et surtout les émotions jettent sur le lecteur un sortilège – comme dans Harry Potter – qui l’oblige à lire jusqu’à la dernière ligne sans se lasser de ces pages pleines de sensibilité. Les mots sont choisis avec tact. Ce doit être un travail colossal que de choisir avec soin chaque vocable qu’il faut dans chaque phrase pour un livre de 176 pages, ce doit être un travail minutieux de géant. Les mots ! Ils nous emportent sur les cavales du bonheur au dessus des nuages conjecturaux si bien que tous les maux, les douleurs ressentis par ces personnes que la nature et la société marginalisent, disparaissent par la magie du romançage.

Charles Baudelaire disait que : Le beau est toujours bizarre. », non « volontairement, froidement bizarre » mais plutôt parce qu’il « contient toujours un peu de bizarrerie, de bizarrerie naïve, non voulue, inconsciente ». Cette bizarrerie fait la particularité du beau, « c’est son immatriculation, sa caractéristique. ». Il est clair en ce moment là, en miroitant la vie de Baudelaire et en tenant compte de la beauté profonde et dichotomique de ses poèmes et même de ses critiques, que le Bizarre est inhérent à la nature du génie et justement c’est cette singularité qui lui fait accoucher de belles choses. Cette espèce d’excentricité à fragrance de beauté qui frôle parfois, à l’œil nu, l’extravagance et qui, indubitablement en constitue la quintessence est bien présente chez Manchini Defela, du moins dans l’ADN de son encre. Ni Baudelaire ni Manchini n’ont inventé le monde, ce que l’un et l’autre détiennent et qui pourrait les faire rejoindre en quelque point, si l’on ose dire, c’est ce talent brut, creusé dans l’être – comme un diamant sauvage qui brille de sa propre nature même dans la gadoue –, ce talent authentique qui exprime tout son art dans le moule de la liberté et qui n’envie aucunement la diction de l’art encadrée d’un académisme quelconque – comme ce diamant sauvage qui perd son éclat lorsque quelque artifice caresse sa surface. Les deux hommes sont poètes par nature, critiques aussi et la différence réside dans le fait que Manchini ait une corde de romancier à son arc et que Baudelaire, bien qu’ayant cette corde en moins ait brillé et continue de nous épater de sa lumière. Cependant, la différence, la dissemblance, la distance la distinction, la divergence géographique pèse sur la balance. Si Manchini avait été français et du temps de Baudelaire, peut être que l’amant de Madame Sabatier aurait vu son succès – comme son procès – seconder celui de Defela.

Manchin Defela est poète. Et cette prédisposition à l’esthétique fait de lui un séducteur tant dans ses envolées scripturales qu’orales. Le roman d’un poète est toujours une romance. Car son commerce originel avec les mots l’oblige à une conjugaison singulière des éléments rhétoriques menant à l’exhalaison des images et à l’exaltation de son ouvrage.

Le jour où tout a basculé est l’œuvre d’un génie, portant les mêmes traits que ces ouvrages qui demandent tout le génie, toute la force de l’âme et du cœur, à l’image de L’aventure ambigüe de Cheick Kane, de Madame Bovary de Flaubert… et qui épuisent l’auteur de toute sa réserve créatrice.

Abdala Koné (critique)

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