Il y a deux ans Abo Fodjo écrivait ceci. Nous vous proposons un texte plus que d’actualité.

Ce dimanche 20 mars 2016, le dernier qui précède la semaine sainte et Pâques, c’est le Dimanche des Rameaux. Comme il m’arrive de le faire quand j’ai du retard à rattraper, j’ai travaillé. Dans les différentes communes d’Abidjan que j’ai traversées pour arriver à mon bureau, j’ai vu d’immenses foules de chrétiens munis de rameaux, au point que je me suis demandé s’il restait encore des palmiers vivants dans les environs de ce district.

Certains, marchant en file indienne, convergeaient vers leurs lieux de culte habituels dans le calme. D’autres, plus enthousiastes, se rendaient dans leurs églises en chantant et en dansant au son de la fanfare avec des déhanchements spectaculaires. D’autres encore, visiblement soulagés, revenaient de la messe en rangs dispersés, des rameaux bénis en mains.

Nombreux sont sans doute ceux qui, comme moi, ont eu à assister à des spectacles identiques aussi bien dans différentes communes d’Abidjan que dans d’autres villes de Côte d’Ivoire. Mais combien sommes-nous à avoir été interpellés par ces événements ? Combien sommes-nous à être allés au-delà de ce que nous avons vu dans les rues et les églises ?

Certains n’ont vu dans ces spectacles que la manifestation de la gloire de Jésus Christ et de son Église dans le monde. D’autres y ont assisté en badauds, non sans en tirer un plaisir passager. D’autres encore ont regardé passer ces foules avec indifférence. Moi, j’en ai fait un sujet de méditation. Dans mes réflexions, l’idée m’est venue de faire un rapprochement entre ce rituel et un autre qui avait cours dans nos sociétés traditionnelles.

Autrefois, quand, dans un village, un mauvais présage était pressenti par des sages ou prédit par un devin, des tiges d’une plante appelée « ndômè » en abron étaient déposées aux différentes portes de cette localité. Cette plante magique est réputée avoir le pouvoir de tenir les esprits maléfiques à distance. Le rituel était pratiqué par des femmes qui faisaient le tour du village en exécutant des chants religieux. Avec acharnement, les chrétiens ont combattu et réussi à éradiquer ce rite : ils le prenaient pour une pratique satanique, incompatible avec la parole de Dieu. Mais force est de constater que de nos jours, ils ne font pas autre chose à l’occasion du Dimanche des Rameaux.

Dans la tradition juive, les rameaux de palmier évoquent la « Souccot », qui est la fête juive des récoltes. C’est à l’occasion de la célébration de cette fête que Jésus Christ décida de faire une entrée solennelle à Jérusalem pour se présenter publiquement comme le messie que le peuple juif attendait. Il entra dans cette ville où il fut accueilli par une grande foule qui agitait des palmes et déposait des manteaux sur son passage. Le Dimanche des Rameaux n’est rien d’autre que la commémoration de cet événement.

Dans de nombreux pays africains, le Dimanche des Rameaux est de plus en plus célébré d’une manière qui évoque étrangement le rituel pratiqué par les Abron à l’occasion de la fête des ignames et de l’exorcisation de leurs villages. Au vu des spectacles auxquels il m’a été donné d’assister ce matin, je constate avec fierté que des pratiques ancestrales naguère diabolisées et combattues par des chrétiens sont aujourd’hui christianisée et en vogue dans les milieux chrétiens.

Le dernier dimanche qui précède Pâques, le Dimanche des Rameaux, c’est un spectacle insolite de voir des chrétiens se ruer vers les églises munis de rameaux de palmier. Ils sont tous convaincus que ces plantes, bénies au cours de la messe, ont le pouvoir de chasser le malheur. Aussi, les accrochent-ils dans leurs maisons et leurs lieux de travail pour les préserver d’éventuelles influences maléfiques. Certains poussent même la dévotion jusqu’à organiser des processions hautes en couleurs pour aller en déposer aux différentes portes de leurs villages comme cela se faisaient dans nos sociétés traditionnelles : ils croient ainsi exorciser et purifier ces localités afin de les préserver des esprits maléfiques.

En Afrique, ces rites suscitent tellement d’engouement qu’à l’approche du dernier dimanche de Pâques, des rameaux de palmier sont vendus à prix d’or à tous les coins de rue. Des chrétiens se bousculent pour s’en procurer afin de ne pas perdre la chance de protéger leurs maisons contre les mauvais esprits. Ce faisant, ils n’ont pas le sentiment de porter atteinte à la volonté de Dieu. En vertu de quelle logique se permettent-ils de prendre des tradiréligieux qui se livrent à des pratiques identiques pour des idolâtres ?

Nous avons trop tôt condamné les traditions africaines, jugées incompatibles avec le message de Dieu. Pendant que nous avons encore quelques meubles à sauver, nous avons intérêt à prendre du recul, à nous remettre en cause et à retourner à nos sources. Nous ne pouvons que courir à notre perte si nous continuons, au nom d’une foi aveugle, à diaboliser et à combattre ces traditions, qui font aussi partie des créations de Dieu.

Fodjo Kadjo ABO

Écrivain

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