Le sociologue Francis Akindès, professeur à l’université de Bouaké, a publié une intéressante tribune dans le dernier numéro de l’hebdomadaire Jeune Afrique dans laquelle il écrit ceci:

« Imaginons une Afrique dans laquelle les gouvernants, en premier lieu les Chefs d’Etat, les ministres, les présidents d’institution ainsi que leurs familles directes, se soigneraient dans les hôpitaux de leurs pays. Imaginons une Afrique dans laquelle les enfants et petits-enfants des présidents, des ministres et des présidents d’institution seraient éduqués dans les écoles publiques de leurs pays, du primaire à l’université. Ce serait le meilleur des mondes… Comme Martin Luther King, j’ai moi aussi un rêve : voir un jour tout le corps social se mettre en mouvement pour exiger que tout prétendant à la magistrature suprême, et à sa suite, tout prétendant à la gouvernance des institutions de souveraineté de chacun des pays, s’engage formellement à se faire soigner dans les hôpitaux publics nationaux. Pour exiger qu’ils s’engagent également à faire éduquer leurs enfants et petits-enfants dans le système éducatif national. »

Rêve impossible ? Utopie ? On pourrait le croire. Et pourtant, dans ce pays, en 1978, au moment où j’entrais à l’université, il y avait avec nous des parents du président d’alors, des fils et filles de ministres et autres « grands types » du pays. Ils avaient fait l’école primaire, le collège et le lycée ici en Côte d’Ivoire, dans les écoles publiques, avec tout le monde. Ce n’était ni étonnant, ni choquant, et ce n’était pas parce que les parents de ces enfants voulaient les punir. C’était tout simplement naturel, parce que notre système d’éducation était de bonne qualité.

A cette époque, les études en droit s’arrêtaient ici à la maîtrise. Pour le troisième cycle, il fallait aller en France ou ailleurs. Lorsque j’allai en France en 1982 avec d‘autres camarades boursiers de l’Etat de Côte d’Ivoire comme moi, pour notre troisième cycle, personne ne subit de test, personne ne douta de la validité de nos diplômes acquis ici. Nous étions tout simplement au même niveau que les étudiants français que nous avions trouvés sur place.

Au niveau sanitaire, un jour où j’allai me soigner à l’hôpital Nord de Marseille, je fus surpris de voir qu’il avait la même architecture que le Chu de Cocody. Et je me souvins des éminents médecins français qui venaient officier dans nos hôpitaux, de la réputation de nos médecins qui faisait que de nombreux pays évacuaient leurs malades fortunés vers nos hôpitaux.

Un jour à Niamey, j’entendis la publicité d’une grande clinique ivoirienne sur une radio. Et j’appris que les hautes personnalités du Niger étaient transférées dans cette clinique. La Côte d’Ivoire fut l’un des premiers pays d’Afrique noire à se doter d’un institut de cardiologie dont la renommée fit le tour du continent, et pendant longtemps, les médecins ivoiriens furent les plus nombreux à réussir au concours d’agrégation.

Que s’est-il passé depuis lors pour que l’idée de voir le rejeton d’un ministre sur les bancs d’une école publique relève du rêve ? Que s’est-il passé pour que Laurent Gbagbo, alors président de notre pays, soit obligé d’aller au Maroc pour un simple mal de dent, et que l’on ne puisse plus imaginer aujourd’hui une quelconque personnalité se faire soigner dans un hôpital public de chez nous ? Il s’est passé beaucoup de choses.

La fin des années quatre-vingts marqua la fin des illusions de bon nombre de pays africains. Ils se retrouvèrent presque tous fauchés et contraints de s’en remettre aux fameuses institutions de Bretton Woods, à savoir la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Il fallut couper dans les dépenses publiques. La santé et l’éducation furent les deux secteurs les plus touchés. Ne refaisons pas une histoire que tout le monde connaît.

Depuis quelques années, de nombreux pays africains, dont le nôtre, ont renoué avec la croissance. Qu’il nous soit donc permis de rêver à nouveau de cette époque où notre enseignement et notre système de santé étaient de bonne qualité. Nous n’avons pas d’autre choix, si nous voulons vraiment que nos pays émergent.

En Côte d’Ivoire, de nombreux centres de santé et universités ont été ouverts ces dernières années. Ils sont encore insuffisants et la qualité n’y est pas toujours. Faisons tous l’effort nécessaire pour qu’ils donnent à nouveau envie d’aller s’y faire soigner ou étudier. Lors d’une rencontre qu’il a organisée avec l’Union islamique du Bénin, le président de ce pays, M. Patrice Talon, a déploré les énormes sommes d’argent que son pays dépense en évacuations sanitaires dans des pays tels que la France, le Maroc ou l’Afrique du Sud.

Et il a pris l’engagement de construire bientôt à Cotonou le plus grand centre de santé d’Afrique de l’Ouest, afin que plus personne, même le président de la République, ne soit obligé de se faire évacuer à l’étranger pour des raisons de santé. Rêvons que chacun de nos chefs prenne un tel engagement et le tienne.

Venance Konan

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